Les anachroniques


Un poète surveillé

Sortir de l'exil

Échapper à Google

Un point terminal

De Zones à Zone

Rüdiger Fischer

Où en est l'édition numérique ?

Trois acteurs devant le livre numérique

Mélancolies

La fin des librairies ?

Après Fukushima (3): zones (interdites)

Après Fukushima (2): relire Tanizaki

Après Fukushima (1): deux images

Le nuage des blogs

Esquisses philippines, Bernard Giraudeau

Le texte et ses media

Marché et poésie

Livre numérique ?

Kerouac : le « grand retournement »

Imaginer son lecteur

Le livre, double hélice

Jean Vodaine à Metz

S'installer pour écrire

Revisiter les oeuvres

Le fantôme de Drako

L'anachronique d'Alain Jean-André


8 octobre 2008

La terre aux dix mille vallées

Cet été, j'ai vu deux documentaires sur la Chine à la TV. C'était quelques jours avant l'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin et le déferlement d'images grandiloquentes absolument pas faites pour moi. Par contre, regarder ces deux documentaires, c'était jeter un coup d'oeil du côté de l'Empire du Milieu par le genre de piste buissonnière que j'aime fréquenter.

Le premier documentaire, La Chine des rizières célestes, présente la culture du riz en terrasses par des paysans du Yunnan, plus précisément de la minorité des Hani. Ces habitants des hauteurs ont réalisé à flanc de montagnes, jusqu'à 1500 mètres d'altitude, des cultures en terrasses d'une grande ingéniosité. Ils ont construit un paysage à vous couper le souffle. C'est un de ces paysages que l'on rencontre aussi aux Philippines, qui ne s'accordent pas aux exigences de l'agriculture moderne. Les jeunes gens et les jeunes filles de ces terres célestes quittent les villages pour rejoindre la ville, apprendre le chinois et trouver un emploi. Ils commencent à goûter les délices d'une modernité dont nous percevons dans nos pays post-modernes les effets pervers. Le documentaire montre une évolution inexorable qui conduit à la disparition d'une société. Son réalisateur a choisi pour guide un vieux photographe. L'homme a déjà fait ce bond entre les deux mondes. À un moment, il dit qu'il reviendra sur sa terre d'origine pour la fin de sa vie. Reviendra-t-il vraiment ? Pourra-t-il y revenir ? La réponse reste en suspens, et l'on est saisi par l'ampleur des questions soulevées dans ce film par Peter Weinert.

Le second documentaire dessine un portrait du peintre Liu Xiaodong. Il a pour titre Liu Xiaodong, peintre de la transformation sociale. On y voit le peintre en train de réaliser une composition monumentale, composée de plusieurs toiles, à proximité de la nouvelle ligne de chemin de fer qui conduit jusqu'à Lhassa, au Tibet. L'artiste travaille à l'extérieur, avec un art précis, sûr, du dessin. Quelquefois, une tempête de sable le contraint, lui et ses assistants, à se réfugier sous une tente. Il a rencontré au marché de la ville voisine un berger qui lui sert de modèle. C'est un jeune homme aux cheveux longs avec un visage très évocateur. Il fait autant penser à un visage tibétain qu'à celui d'un homme des Andes. Liu Xiaodong a aussi peint une grande composition dans la vallée des Trois Gorges. On nous explique que ses toiles portent un regard critique sur les bouleversements sociaux de la Chine contemporaine. On précise que le peintre s'attache à ce qui disparaît devant une industrialisation outrancière. Une connaissance plus complète de son travail permettrait de vérifier cette affirmation. Mais, pour un occidental, sa peinture semble peu éloignée des conventions du réalisme socialiste ; seul le sujet a changé : on est passé de la présentation en gloire du socialisme à un regard personnel sur les déshérités d'un nouvel empire.

Cette remarque pourrait s'appliquer au cinéaste qui a réalisé le documentaire sur les Hani. Dans les deux cas, au-delà du médium employé, on suit le regard d'un homme qui témoigne d'un événement qui n'a rien de spectaculaire. Dans les deux cas, ni la catastrophe, ni le spectacle, ni l'outrance qui font le miel des chaînes télévisées généralistes. Ce que les auteurs des documentaires suivent s'inscrit dans le temps long de l'histoire. Leur travail rend visible un mouvement lent, peu perceptible, qui peut être beaucoup plus destructeur qu'un événement court, spectaculaire. On sait que l'assassinat de l'archiduc héritier du trône austro-hongrois à Sarajevo, en 1914, a mis en route l'engrenage de la première guerre mondiale. On sait moins que la grippe espagnole de cette période a fait plus de morts que la guerre. Aujourd'hui comme hier, l'événement spectaculaire a plus d'impact que la lente mutation.

© Alain Jean-André