Les anachroniques


Un poète surveillé

Sortir de l'exil

Échapper à Google

Un point terminal

De Zones à Zone

Rüdiger Fischer

Où en est l'édition numérique ?

Trois acteurs devant le livre numérique

Mélancolies

La fin des librairies ?

Après Fukushima (3): zones (interdites)

Après Fukushima (2): relire Tanizaki

Après Fukushima (1): deux images

Le nuage des blogs

Esquisses philippines, Bernard Giraudeau

Le texte et ses media

Marché et poésie

Livre numérique ?

Kerouac : le « grand retournement »

Imaginer son lecteur

Le livre, double hélice

Jean Vodaine à Metz

S'installer pour écrire

La Terre aux dix mille vallées

Le fantôme de Drako

L'anachronique d'Alain Jean-André


30 décembre 2008

Revisiter les oeuvres

Les médias déversent dans nos vies un flot d’événements et de non-événements de manière continue. Même si la place des journaux recule, les chaînes de radio, de télévision, l’Internet ont pris le relais. Aujourd’hui, impossible d’échapper aux averses et aux orages de la médiasphère. Ses productions mêlent information et spectacle, important et futile, fondamental et accessoire. Fin 2008, au moment où une crise financière se transforme en crise économique et qu’une nouvelle guerre éclate au Proche Orient, je me suis arrêté à la liste d’événements culturels de l’année dans Le Monde 2.

J’ai retenu six noms : cinq disparitions et l’attribution d’un prix. Côté disparus, Aimé Césaire, le poète martiniquais qui lança le terme de « négritude » avec Senghor (17 avril) ; Robert Rauschenberg, le peintre américain auteur des fameux « combinés », qui voulait dépasser l’expressionnisme abstrait (12 mai) ; Alexandre Soljenitsyne, l’écrivain russe qui a révélé au grand public du monde entier l’étendue du goulag soviétique (3 août) ; Simon Hantaï, l’artiste peintre venu de Hongrie, qui s’est mis à faire des tableaux en pliant et nouant les toiles sans cadre (12 septembre) ; Harold Pinter, l’homme de théâtre britannique, particulièrement engagé dans notre temps (24 décembre) ; côté nominé, J.M.G. Le Clézio, l’écrivain français auquel a été décerné le Nobel de littérature (alors que se prolonge une polémique au sujet du déclin de la culture française dans le monde).

Bien sûr, pour les disparitions, la liste pourrait être plus longue. Autant limiter son choix. Par contre, le nombre très restreint de femmes citées m'a surpris. On n’insistera pas sur l’image de la comédienne et danseuse américaine Cyd Charisse, surnommée « The legs ». Mais enfin, on ne me fera pas croire que la place des femmes dans la culture en 2008 se limite aux jambes de cette Pin-up.

Je n’ai pas retenu Jeff Koons. La liste indique que sa sculpture Balloon Flower a été vendue chez Chistie’s, à Londres, 16,3 millions d’euros, « nouveau record pour l’artiste ». À un tel prix, sa baudruche kitsch se place du côté de la bulle financière qui vient de s’effondrer plutôt que des œuvres authentiques. De telles boursouflures venues de la spéculation peuvent éblouir un instant (marketing et médias jouent leur rôle dans la montée du soufflé), mais elles ressemblent trop aux objets périssables de la consommation.

Retenir quelques noms, c’est d’abord une invitation à prendre le temps de relire un poète ou un écrivain, à revoir une pièce de théâtre ou un film, à retrouver des œuvres plastiques. Le flot des événements emporte, dépouille. C’est un alcool violent. L’arrêt devant les œuvres demande un retrait. Relire un livre, revoir un tableau, revisiter une œuvre, c’est faire un retour qui mène à des éclaircissements. Souvent, on n’apprendra pas seulement plus sur l’œuvre, sur son auteur, mais sur soi-même. Le retour à l’œuvre véritable est toujours retour sur soi. Il permet d’échapper au déluge des événements qui nous dépossèdent ; il favorise la construction de son propre cheminement.

Nous vivons une époque pleine de paradoxes : un temps d’abondance illusoire, de compétences trompeuses, de croyances confuses. Relire, revoir, reprendre c’est résister à ce qui veut nous déposséder ; ce n’est pas apprendre au sens scolaire du terme, ce n’est pas accumuler, comme on le dit pour des biens ; c’est sentir dans l’œuvre une présence qui a échappé au déluge. Cela suppose de prendre le temps, de rester maître du temps qui permet de construire, de se construire. Tout cela est difficilement conciliable avec la hâte contemporaine, l’approche superficielle, la corruption du langage.

Reprendre ou découvrir des livres de Le Clézio, de Soljenitsyne, revoir ou apprendre la notion de « négritude » à une époque où des questions liées à l’esclavage redeviennent d’actualité, sans parler de l’élection du 44e Président des Etats-Unis, Obama ; regarder autrement les pièces de théâtre, les entretiens et le discours du Nobel d’Harold Pinter dans le contexte historique présent (les Rois ne sont-ils pas nus ?) ; et, à une époque d’omniprésence, de déferlement des images et d’hypertrophie des « moi je », visiter ou revisiter l’œuvre de Rauchenberg ou de Simon Hantaï, tous ces détours ne nous écartent pas du plus important : ils nous ramènent vraiment au centre.

© Alain Jean-André