Les anachroniques


Un poète surveillé

Sortir de l'exil

Échapper à Google

Un point terminal

De Zones à Zone

Rüdiger Fischer

Où en est l'édition numérique ?

Trois acteurs devant le livre numérique

Mélancolies

La fin des librairies ?

Après Fukushima (3): zones (interdites)

Après Fukushima (2): relire Tanizaki

Après Fukushima (1): deux images

Le nuage des blogs

Esquisses philippines, Bernard Giraudeau

Le texte et ses media

Marché et poésie

Livre numérique ?

Kerouac : le « grand retournement »

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Le livre, double hélice

Jean Vodaine à Metz

Revisiter les oeuvres

La Terre aux dix mille vallées

Le fantôme de Drako

L'anachronique d'Alain Jean-André


7 février 2009

S'installer pour écrire

Dans une chronique qui a pour titre « A l'école des bons maîtres », Giorgio Bocca raconte le début d'une rencontre pour réaliser une interview avec l'écrivain italien Mario Soldati. C'était un homme génial et imprévisible, précise-t-il. D'emblée, il inversa les rôles. Il demanda au journaliste combien de tables il avait dans son bureau. Le journaliste lui répondit :
« J'ai un bureau, combien devrais-je en avoir ?
– Des tables, le coupa Soldati, pas des bureaux. »
Il lui expliqua qu'il fallait disposer d'au moins trois tables, des tables longues et larges. Elles permettaient « d'avoir à portée de la main tout ce dont on a besoin : des livres, des dictionnaires, des stylos, des crayons, du ruban adhésif, des ciseaux, du blanc correcteur » ; aussi des cigarettes, une « boîte de Toscani, (...) des allumettes suédoises et des cendriers, au moins quatre » ; et, très important, au moins deux machines à écrire, au cas où l'une tomberait en panne.
Il ajouta encore : « et tes propres livres, ce qui permet de recopier quelque chose, car rien n'est plus inédit que ce qui est déjà publié. » (1)

Récemment, à la disparition de l'écrivain américain John Updike, Martin Amis raconte une anecdote qui donne une information intéressante au sujet de l'auteur des Rabbits, qui sut dépeindre à merveille les classes moyennes des Etats-Unis.
Il disait avoir quatre studios dans sa maison, rapporte-t-il « On pouvait l'imaginer écrire un poème dans l'une de ces pièces avant le déjeuner ; puis rédiger une centaine de pages d'un roman dans la pièce suivante ; puis, l'après-midi, écrire un long et brillant article pour le New Yorker ; ensuite, dans la quatrième pièce, taper deux poèmes. » (2)
Par cette remarque, Amis tenait autant à préciser la façon d'Updike d'organiser son travail que souligner la puissance de son énergie créative. Il précise qu'on ne peut la comparer qu'à celle de D.H. Laurence.

Parfois, un écrivain moins établi, plus bohème, plus rebelle, peut vivre et écrire d'une manière moins organisée. J'ai lu quelque part qu'un écrivain parisien, c'était peut-être un poète (je ne pense pas avoir imaginé cette histoire), louait une chambre, y vivait et y écrivait pendant un certain temps. Puis, au bout de quelques années, quand il en avait assez de sa tanière, des papiers qui s'entassent, des livres, des vieux vêtements, des fourbis de la vie quotidienne, il quittait cette chambre, en louait une autre et, dans un autre arrondissement, il repartait à zéro. Un lecteur de ce texte pourra peut-être mettre un nom sur ce personnage.

On imagine difficilement tout ce qui demande à être remué et déplacé pour écrire une seule page. Je ne fais pas allusion ici à ceux ou à celles qui écrivent seulement pour placer des mots sur une feuille de papier ou sur la page d'un blog. Je fais allusion à ceux et à celles qui sentent qu'avec les mots on peut atteindre des frontières, faire bouger des idées reçues, donner un peu d'air à la vie quotidienne.
Aujourd'hui, tout cela ne se passe pas uniquement devant l'écran d'un ordinateur et dans la tête, le corps immobile. Au contraire. Tout cela demande du mouvement, met en branle le corps en entier. Et chacun s'organise à sa façon. Avec plusieurs tables, plusieurs studios, des chambres d'hôtels ou des maisons, s'il peut se le permettre.
Tout est question d'équilibre, en somme. D'équilibre du corps, qui rend possible, ou pas, cette activité tout de même curieuse parmi les primates : écrire.

Notes :
1. A scuola dai buoni maestri, Giorgio Bocca, L'espresso 1 mai 2008.
2. « He took the novel onto another plane of intimacy », Martin Amis, The Guardian, 28 janvier 2009.

© Alain Jean-André