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Dimanche 15 mars 2009

Jean Vodaine à Metz

Dans les années 1970, j’ai connu dans cette ville un poète qui évoquait de temps en temps le pauvre Lélian. Il habitait au 108 rue des Allemands, dans une maison de deux étages qui se trouve à l’ombre de l’église Saint-Eucaire. Lui qui avait appris le métier de cordonnier, il s’était installé dans l’ancienne échoppe d’un cordonnier. Il rêvait de la transformer en maison de la poésie. Il me semble qu’il voulait y installer une presse au rez-de-chaussée afin d’y imprimer des livres de poésie – à moins qu’il en ait installé une, inactivée les jours où j’allais le visiter.

Je me souviens d’un jour où j’étais passé le voir, il m’avait fait monter dans ses appartements, modestes, du premier étage. Nous en étions aux premiers échanges quand nous avons été rejoints par un couple d’étudiants. C’était une période où ce poète, Jean Vodaine, enseignait à l’école des Beaux-arts de Metz. D’après ce qu’il racontait, il avait une manière d’enseigner qui n’était pas du tout conventionnelle. Il faisait frisquet ce jour-là. Ce devait être l’automne ou l’hiver. Bientôt, nous étions descendus dans la rue pour nous rendre dans un bistrot proche, du côté de la porte des Allemands. On s’est retrouvés dans une atmosphère bruyante et enfumée par les cigarettes, mais il faisait plus chaud. Je ne le connaissais pas assez pour pouvoir interpréter son comportement et ses remarques. Pourtant, ce jour-là, j'ai eu l’impression qu’il n’avait pas le sou.

Quand il a cessé d’enseigner aux Beaux-arts, il est retourné vivre dans la maison d’un village lorrain, à des dizaines de kilomètres de Metz, avec sa mère. Malgré une relance vigoureuse, son rêve de maison de la poésie ne s’est pas réalisé. Je vivais loin de Metz, je suivais son travail de loin en loin ; de temps en temps, j’entendais parler de lui par des connaissances. Je suivais aussi la parution de sa revue, assez irrégulière, qui pouvait prendre des formes assez surprenantes, renforçant en moi l’idée qu’il disposait de peu de moyens. Il eut cependant l’occasion de présenter son travail d’édition à Pont-à-Mousson, à la bibliothèque de Thionville, à la médiathèque de Metz, obtint le prix Stromps à Mayenne pour son travail typographique. Au fil des années, je l’ai perdu de vue.




Né en 1921, à Volce, en Slovénie, Vodaine ne roulait pas sur l’or, c’est le moins qu’on puisse dire. Il a appris le métier de cordonnier. Il fut manoeuvre aux hauts-fourneaux de Thionville, ouvrier électricien, comptable de chantier, aide-métreur sur les voies ferrées ; en 1960, il a eu un sérieux accident du travail.

Après la seconde guerre mondiale, il a participé à l’effervescence poétique de cette époque de renouveau. Le numéro 1 de sa première revue, Poésie avec nous, indiquait être « composé et imprimé par des ouvriers poètes ». Il a publié plusieurs recueils poétiques. Pendant un an, aux éditions Caractères, à Paris, il fut secrétaire de Bruno Durocher, né Kaminski à Cracovie. Vodaine m’a conté un jour l’ahurissante histoire de Bruno Durocher, parti en Pologne en 1958 pour y signer un contrat d’édition, et détenu jusqu’en 1964 par le régime communiste. Finalement, après des installations de courte durée dans d’autres régions françaises, Vodaine est revenu dans la Lorraine de son enfance et y a lancé, à 41 ans, Dire, revue européenne de poésie.

Un jour, il m’a dit qu’il était slovène, de passeport italien, vivant en France. Il venait des vagues de migrations qui ont fixé en Lorraine, à l’époque de la splendeur de la sidérurgie, des Italiens, des Polonais, des Slovènes, d’autres déshérités de régions pauvres d’Europe qui ont fait tourner les usines et travaillé dans les mines. Dans les années 1980, tout cela était déjà en train de retomber après un siècle d’intense activité. Cet abandon des usines sidérurgiques allait donner de gigantesques squelettes rongés par la rouille, des villes ouvrières appauvries par le chômage, des territoires fantomatiques : les vallées actives de la Lorraine ressembleraient à la « rust belt » des Etats-Unis. La période de la grande industrie, qui avait suivi celle des maîtres de forges, s’éloignerait définitivement, même si la métallurgie se maintiendrait dans certaines localités.

Vodaine, l’ancien ouvrier, était tiré du côté de la littérature ouvrière, des poètes aux mains noires d’encre qui impriment des livres au plomb, tout en ayant une authentique vision européenne. Il n’avait rien d’un intellectuel, de gauche ou d’un autre bord, d’un bourgeois ou d’un universitaire aux mains blanches. On peut se demander aujourd’hui s’il n’aurait pas fallu aider plus l’imprimeur, l’éditeur, voire le poète. Mais l’homme avait son caractère. De toute façon, à présent, la roue a tourné, les dernières pelletées de terre ont été jetées sur ses traces ; cependant, ils en restent d’autres dans les réserves des bibliothèques. Peut-être feront-elles un jour la joie d’un historien qui revisitera avec patience les pages d’une époque devenue très lointaine.

© Alain Jean-André