Les anachroniques


Un poète surveillé

Sortir de l'exil

Échapper à Google

Un point terminal

De Zones à Zone

Rüdiger Fischer

Où en est l'édition numérique ?

Trois acteurs devant le livre numérique

Mélancolies

La fin des librairies ?

Après Fukushima (3): zones (interdites)

Après Fukushima (2): relire Tanizaki

Après Fukushima (1): deux images

Le nuage des blogs

Esquisses philippines, Bernard Giraudeau

Le texte et ses media

Marché et poésie

Livre numérique ?

Kerouac : le « grand retournement »

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Jean Vodaine à Metz

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La Terre aux dix mille vallées

Le fantôme de Drako

L'anachronique d'Alain Jean-André


25 mars 2009

Le livre, La double hélice

Les considérations économiques, ou plutôt certaines considérations économiques, sont devenues écrasantes. On mesure à présent les dangers de cette suprématie. On trouve encore en France – heureusement – des salons du livre. Chaque mois de juin se tient même, Place Saint-Sulpice à Paris, un « Marché de la poésie ». Les poètes n'auraient-ils plus peur de l'« horreur économique » ? Un « marché ». Bien sûr, le mot n'est pas à prendre à la lettre, il manifeste dérision, humour – les poètes savent pratiquer ces écarts. Cependant, même avec un sens décalé, le mot « marché » est présent : il vient de l'économie. Pourtant le livre – littéraire, scientifique, etc. – n'est pas un produit comme un autre. Difficile de le voir comme un objet d'usage (comme un réveil, une assiette, une paire de lunettes) ; il est aussi médium culturel, intellectuel.

Se poser la question de la diffusion des oeuvres des écrivains demande de ne jamais oublier ces deux aspects : il correspondent à ce que j'appelle la « double hélice ». Le livre est un vecteur culturel, intellectuel avec ses acteurs (écrivain, éditeur, critique, libraire, bibliothécaire, professeur, lecteur) ; il est aussi un vecteur économique avec d'autres acteurs (éditeur, CNL ou CRL, imprimeur, média, diffuseur, distributeur, libraire, comptable). Réduire le livre à un objet courant, voué à la seule concurrence, à la main invisible du « marché », c'est le transformer en marchandise ; il risque d'être formaté pour la consommation (de masse) ; certains emploient l'expression « faux livres ». Défendre l'aspect culturel (humaniste) du livre, c'est se ranger du côté de l'esprit, de la culture, de la langue, de la transmission de valeurs ; c'est renforcer le contrat social, transmettre une pensée, établir une communication différée. On dépasse alors les besoins élémentaires et immédiats, on entre dans une continuité et l'élaboration d'un sens.

On ne rappellera jamais assez ce double aspect du livre : sa dimension matérielle et sa dimension spirituelle ; autrement dit : le médium et le contenu. Cette forme de communication différée comporte une longue histoire. Elle compte de nombreuses étapes des copistes du moyen âge à l'invention de l'imprimerie, de la typographie aux récents moyens de reprographie. Récemment, avec le développement de l'Internet, un nouveau chapitre a commencé dans la reproduction des textes. À la forme figée du livre, qui se lit de page en page, a succédé la forme ouverte de l'hypertexte. Hier on consultait les notes pour accéder à d'autres lectures ; aujourd'hui on peut passer d'un texte à un autre directement, sans attendre le lendemain ou les jours suivants pour atteindre au moins quelques pages cherchées. La Toile est devenue une gigantesque bibliothèque. La bibliothèque de Babel existe : c'est le réseau Internet. Mac Luhan en parlait déjà il y a plus de trente ans : nous habitons dans un village planétaire.

Cette mutation provoque de grandes inquiétudes. Le contraire serait étonnant. D'où la question récurrente : Internet ne constitue-t-il pas une menace directe pour le livre ?

La réponse qu'il est possible de faire me semble la suivante. Si l'on considère le livre comme un produit commercial, si on le réduit à un objet livré à la sauvagerie du « marché », la mutation présente sera catastrophique. Par contre, si l'on conserve à l'esprit l'idée que le livre présente un double aspect, surtout une dimension culturelle, intellectuelle et spirituelle, il est nécessaire de mettre en place de nouvelles mesures de régulation qui permettront à la vie intellectuelle, littéraire et scientifique de ne pas être menacée. Nul doute que, dans la mutation présente, on vivra des hésitations, des erreurs – et, bien sûr –, des débats passionnés.

Ceci dit, la règle fondamentale qu'il me paraît nécessaire de garder en tête, c'est la circulation des oeuvres, des idées pour tous, en évitant la main mise d'intérêts particuliers sur ce patrimoine de l'humanité. On parle de diversité pour le règne végétal et le règne animal : cette règle doit aussi s'appliquer à l'espèce humaine, une et multiple à la fois. Les langues en sont la grande manifestation, elles aspirent à devenir écriture et littérature, autrement dit communication différée. Le « marché », lui, travaille dans un temps court et tend beaucoup plus à la multiplication du même qu'à la manifestation de la diversité. Il correspond au culte des Grands Chiffres. Des Grands Chiffres aussi fragiles que les antiques dinosaures.

© Alain Jean-André