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L'anachronique d'Alain Jean-André


27 mars 2009

Imaginer son lecteur

Un jour, lors d’une des rares rencontres auxquelles j’ai été invité, un intervenant m’a posé la question suivante : « Est-ce que vous imaginez votre lecteur, quand vous écrivez ? » Je ne sais plus ce que j’ai répondu. Mais cette question m’est revenue en tête cet automne. Et je me suis demandé : que répondrais-je aujourd’hui ?

D’un côté, je n’imagine pas du tout mon lecteur, même si certains des textes que j’écris peuvent être considérés comme des réponses à une personne ou une autre (je le dis rarement) ; d’un autre côté, je me souviens du rôle de la lecture pendant mon adolescence. Un rôle énorme, formateur. J’ai peut-être plus appris par ce que j’ai lu de manière sauvage, en dehors de l’école, de l’Université, qu’à l’école et à l’Université, même si l’enseignement a joué un rôle important dans ma vie. Mais j’ai suivi un cursus irrégulier, inhabituel ; de plus, je venais d’un milieu ouvrier : il n’y avait pas de livres à la maison familiale. Je suis presque parti de rien. Je me souviens encore très bien des premiers livres que j’ai lus : ils venaient de la bibliothèque vitrée, un meuble placé au fond de la salle de classe, quand je suivais les cours de l’école primaire. D’autres livres m’ont été offerts par ma tante, de la bibliothèque verte je crois. Au début de l’adolescence, je n’avais pas d’argent – et peut-être pas l’idée – d’acheter un livre ; mais des voisins m’en ont prêté : d’abord des bandes dessinées, puis des livres de poche. Plus tard, quand j’ai pu acheter quelques livres, je suis entré dans l’univers de la connaissance avec le livre de poche. Je ne savais pas qu’ainsi je sortais définitivement de l’Eden de l’enfance. Et cette sortie fut très rapide

Aussi, si je reviens à la question qui m’a été posée, je ferais probablement aujourd’hui cette réponse : j’écris pour l’adolescent que je fus, qui entrait dans le monde des adultes, mais par une autre porte que celle des siens. Il me semble que le nombre de ces adolescents s’est multiplié ; aujourd’hui à des milliers, des centaines de milliers. J’aimerais écrire des textes qu’ils puissent recevoir, qui soient capable, d’une manière ou d’une autre, d’apporter quelque chose, le genre de chose que l’adolescent que je fus a trouvé dans les livres. Quand je pense aux dizaines de volumes que je me suis mis à lire à partir de quinze ans, à ce basculement vers un autre monde, en fait vers le monde, à cet apprentissage sauvage qui m’a conduit au-delà des déterminismes de toute sorte (véritables camisoles de force), je ne peux m’empêcher de penser au rôle fondamental de la lecture. Je suis convaincu que la situation n’a pas changé en quarante, cinquante ans, même si nous sommes passés à d’autres supports et outils de la connaissance. Je pense autant aux livres d’histoire, de philosophie, de linguistique, aux ouvrages de sciences humaines, de sciences « dures » qu’aux romans, aux nouvelles, à la poésie. Et le récit me semble le mode le plus fécond et le plus ample pour susciter le « quelque chose » dont je parle. En disant « quelque chose », il est entendu que je ne parle pas d’une leçon quelconque ; j’écarte tout discours moral, même si la morale peut être présente dans mes pages ; mais, s’il y a morale dans ce que j’écris, j’aimerais qu’elle se limite à ma manière d’écrire, à ma manière de raconter, de dire. De tout dire. J’appartiens à ceux qui pensent qu’on peut tout dire, tout écrire, mais pas n’importe comment.

Réaliser un tel programme à chaque page n’est pas une mince affaire. De toute façon, on n’y pense pas toujours. Surtout, il n’est pas question de s’en tenir à un attendrissement sur soi-même, sa vie, son adolescence, son enfance, etc. ; il n’est pas question de dresser une liste de déplorations, de tomber dans les stéréotypes ; pas question de se donner comme un modèle, de donner des leçons, de donner à voir je ne sais quoi, ces manières de donner n’étant, en définitive, que des modes – dérisoires, grotesques, pitoyables parfois –, d’imposer son peu de pouvoir ou de révéler des prétentions ridicules, quand elles ne montrent pas une piètre mégalomanie. À tout ce brouet, cette cacophonie, amplifiés par des émissions télévisées, certains blogs, on peut opposer la fragilité, le rire, le gai savoir. On peut relire avec profit quelques pages de Lucrèce, d’autres du « génial et dégueulasse » Malaparte, pour reprendre l’expression de Blaise Cendrars, ou tout simplement revenir aux poèmes d’amour d’Eluard ou à ceux d’Omar Khayyâm, ou encore, si vous avez la chance inouïe de mettre la main sur ce livre (ce que je vous souhaite), dévorer L’Amant de Mireille Sorgue (édité par Robert Morel en 1968).

© Alain Jean-André