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17 septembre 2009

Kerouac : le « grand retournement »

La littérature permet de construire bien des « romans », mais le « roman » de la vie d’un écrivain dépasse souvent les truismes les plus courus. Les truismes poussent comme herbes folles: ils accentuent des caricatures qui révèlent des points de vue superficiels (« l’insoutenable légèreté de l’être »); ils perpétuent des idées, des images fausses. Ce constat, on peut le faire à la lecture du roman Anges de la Désolation de Jack Kerouac. Un livre difficile à trouver en librairie (il n’a pas été publié en poche). Pourtant, il révèle la face cachée de son best-seller Sur la route, dernier volume du cycle romanesque de la légende de Duluoz. Car Kerouac n’est pas seulement l’écrivain d’un livre culte, il est l’auteur d’une œuvre importante de la littérature mondiale du XXe siècle. Anges de la Désolation tempère le lyrisme de Sur la Route, il engage le lecteur sur une piste qui malmène bien des idées reçues.

Le 15 février 1957, Jack Kerouac embarque pour Tanger à bord d’un cargo yougoslave, le S.S. Slovenia. Il va retrouver son vieux compère Bull (William Burroughs) qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années. Le cargo essuie une violente tempête dans l’Atlantique. Au terme de dix jours de voyage, Kerouac aperçoit enfin la côte blanche de l’Afrique. Tanger est bientôt sous ses yeux. Il est sept heures du soir. Dans la ville, il retrouve son vieil ami à la villa Munisia. Il loue une chambre au deuxième étage, avec vue sur la mer et sur le phare. Il peut entendre les prêtres qui psalmodient dans le monastère proche. Il trouve Burroughs changé, revigoré, requinqué. Les jours suivants, il l’aide à mettre en ordre ses manuscrits ; il tape à la machine des textes griffonnés d’une écriture presque illisible.

En mars, Irwin (Ginsberg) débarque avec Simon (Orlovsky). Alors ils « investissent la ville avec enthousiasme. » (On connaît la joie de vivre éprouvée par Jack Kerouac quand une partie de la bande se reforme, à San Francisco, à Mexico ou ailleurs). Ils explorent Tanger ensemble, ils voient « des bandes d’adolescents arabes en blue jean en train d’écouter du rock n’roll (on est en 1957) sur un foutu juke-box dans un endroit rempli de flippers, exactement comme à Albuquerque au Nouveau Mexique ou ailleurs », ils vont même dans un cirque, « fabuleux mélange d’acrobates nord-africains d’une agilité phénoménale, de mystérieux cracheurs de feu indiens, de colombes blanches grimpant des échelles argentées, de pitres déments que nous ne pouvions pas comprendre ». En somme, des Américains qui découvrent l’Orient.

Bientôt Ginsberg entraîne Kerouac dans des soirées dans lesquelles les beats d’origine croisent des jeunes de l’époque. « Et tout comme à New York ou à San Francisco ou n’importe où, ils sont tous là entassés dans la fumée de la marijuana, les filles très bien en pantalon avec de longues jambes fines, les hommes avec des barbichettes, le tout d’un ennui terrible ». « Il n’y a rien de plus sinistre que les gens […] qui posent, en réalité c’est une décontraction secrètement rigide qui dissimule le fait que l’individu est incapable d’exprimer le moindre intérêt ou la moindre force, une sorte de décontraction de nature sociologique qui allait bientôt devenir un engouement de masse dans la jeunesse des classes moyennes. »

Jack Kerouac ne supporte pas le comportement, les échanges codés d’une communication cool qui deviendra vite un nouveau conformisme. Il est atterré par ses rencontres, il précise : « Penser que j’ai été tellement mêlé à cette affaire, en fait à ce moment précis le manuscrit de La Route était en cours d’impression pour une publication imminente, et tout le truc me fatiguait déjà ». Il sent que le temps est venu pour lui de quitter Tanger, d’aller prendre l’air ailleurs. Il embarque sur un bateau pour l’Europe et se retrouve au milieu de bidasses de l’Armée française (c’est l’époque de la guerre d’Algérie). « Sur le pont, toute la journée, les troupes chantaient en mangeant leurs haricots dans des gamelles. » Il retrouve en Provence puis à Paris le plaisir du voyage et de la découverte. Mais le désenchantement ne s’estompe pas vraiment.

Le mal est plus profond : « C’est depuis ce moment que j’ai perdu toute envie d’exploration du monde », écrit-il. Au moment où il va devenir aux yeux du monde la figure majeure du bourlingueur, de l’écrivain-voyageur, il a perdu l’enthousiasme et jubilation qui l’ont conduit pendant des années sur les routes. Il ne se reconnaît pas dans ces groupes de « bohémiens » – c’est lui qui emploie ce mot –, c’est-à-dire les beatniks, les hippies qui vont se multiplier dans les années 1960, emportant dans leur sac à dos On the Road. Même quand il est avec ses vieux amis, la joie de vivre qu’il éprouvait autrefois ne dure pas. À Tanger, le voile est définitivement tombé ; à Tanger, un malaise sourd le gagne.

« ce fut au cœur de ce voyage que se produisit le grand changement de ma vie, ce que j’ai appelé le « grand retournement » [...] passant d’un goût juvénile et courageux pour l’aventure à une nausée complète en ce qui concerne l’expérience dans le monde au sens large, une révulsion de l’ensemble des six sens. » Cette révulsion était apparue lors de son séjour sur la montagne de la Désolation, puis lors de son séjour à Mexico. Mais « ce fut à Tanger véritablement [...] que le retournement produisit son déclic » ; « j’avais de sinistres pensées paralysantes à propos de toute l’Afrique, de toute l’Europe, du monde – tout ce que je voulais maintenant d’une certaine manière, c’était des corn flakes près d’une fenêtre de cuisine en Amérique avec un vent chargé de l’odeur des pins, c’est-à-dire une vision de mon enfance en Amérique, je suppose. »

Le 5 septembre 1957, On the Road sort en librairie. Gilbert Millstein, journaliste au New York Times, publie un article très favorable : pour Kerouac, c’est le début de la célébrité, elle va le projeter « brutalement sous les sunlights », lui qui vivait un « grand retournement ». Les journalistes le questionnent sur sa vie passée, ils rendent les quiproquos insupportables ; l’auteur « appelle l’alcool à la rescousse », les rencontres sont pitoyables. Même si Kerouac écrit : « J’avais donc fait ce grand voyage en Europe à un mauvais moment de ma vie, pendant la période où j’étais dégoûté par n’importe quelle nouvelle expérience, et j’avais tout fait dans la précipitation et en mai 1957 j’étais déjà de retour, penaud, maussade, épuisé et dingue, le cœur lourd », il n’est plus jamais sorti de cet état. À trente-cinq ans, l’aventure est terminée pour lui, même s’il fait encore quelques voyages ; l’écriture le dévore corps et âme jusqu’au 21 octobre 1969, jour de sa mort, à Saint Petersburg (Floride).

© Alain Jean-André