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7 janvier 2010

Marché et poésie

Quelle place la poésie occupe-t-elle dans notre société ? Que devient-elle dans un monde où les préoccupations économiques dominent les media, la presse quotidienne, les magazines ? Aux yeux du public, sa visibilité est extrêmement réduite. Dans les librairies, sa place devient de plus en plus discrète. Un récent article de Jacques Roubaud (1) dresse un état de la poésie dans un monde dominé par le champ économique.

La poésie existe, mais, précise-t-il, elle a une « quasi inexistence économique ». Quelle malédiction dans un monde qui n’a que le mot « marché » dans la bouche ! Son propos vise la poésie contemporaine, pas les poètes célèbres des siècles passés, qui constituent une rente pour les éditeurs. Mais d’où vient ce que Jacques Roubaud appelle l’« effacement » de la poésie ? Il énumère les accusations sans cesse reprises : des textes difficiles, des poètes nombrilistes, d’autres élitistes, une activité ringarde, etc. Il pose même la question : peut-on encore se dire poète aujourd’hui ? Surtout à une époque qui considère que la poésie est partout : dans une chanson, dans un roman, dans un tableau. Et d’ajouter, « en détournant une expression de Yannick Liron, l’effet fantôme : la poésie est morte pour toutes fins pratiques, mais son aura demeure. »

Si on ne trouve plus la poésie dans les librairies, en quels lieux apparaît ce qu’il nomme le « besoin de poésie » ? Principalement sur Internet, à cause du faible coût de ce nouveau médium. Aussi lors de lectures de poésie, de rencontres poétiques. Mais Jacques Roubaud ne verse pas dans le lyrisme béat, il formule une remarque aigre-douce : « bien des municipalités ont découvert qu’il était beaucoup moins coûteux d’inviter un ou deux poètes qu’un chanteur, un orchestre ou un ballet. » Après ce petit coup de griffe, il pointe deux dérives qui suscitent la confusion.

La première concerne « le slam ». Mode d’expression oral, plus ou moins improvisé, pratiqué dans des lieux publics, il peut prendre la forme de joutes oratoires. « L’invention du slam, initialement au moins, reposait sur un postulat explicite : tout le monde est virtuellement poète », indique-t-il. Jacques Roubaud écarte la généalogie prestigieuse avec les Troubadours du Moyen Age. Au contraire, « on (y) décèle des souvenirs scolaires déliquescents, et surtout, surtout, l’expression de sentiments les plus plats, des émotions indiscernables de celles qu’offre le soap opera », précise-t-il. La seconde, elle, représente à ses yeux un danger encore plus grand pour la poésie. C’est un « un phénomène » qu’il choisit de nommer dans cet article le « vroum-vroum » : « Il s’agit de l’envahissement du champ de la poésie par ce qui a été nommé « poésie de performance » et qui, en étroite collaboration avec « les acteurs culturels » publics et privés, pris d’une passion dévorante pour le « spectacle vivant », tend à devenir le mode privilégié d’existence de la poésie ».

Je ne serais pas étonné d'apprendre que des poètes, des lecteurs de la poésie contemporaine retrouvent dans les propos de Jacques Roubaud un malaise qu’ils ont pu ressentir ici ou là. L’intérêt de son article est de donner un point de vue très explicite, argumenté. Il ne couvre pas tous les aspects de la poésie contemporaine, mais il fixe des balises au champ poétique. Sa conclusion, concise, lumineuse, propose une définition à méditer : « la poésie a lieu dans une langue, se fait avec des mots ; (...) un poème doit être un objet artistique de langue à quatre dimensions, c'est-à-dire composé à la fois pour une page, pour une voix, pour une oreille, et pour une vision intérieure ».

Note :
1. Obstination de la poésie, Jacques Roubaud, Le Monde diplomatique, janvier 2010, p. 22-23. L’article a pour surtitre : « Un art qui résiste à sa dénaturation ».

© Alain Jean-André