Les anachroniques


Un poète surveillé

Sortir de l'exil

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Un point terminal

De Zones à Zone

Rüdiger Fischer

Où en est l'édition numérique ?

Trois acteurs devant le livre numérique

Mélancolies

La fin des librairies ?

Après Fukushima (3): zones (interdites)

Après Fukushima (2): relire Tanizaki

Après Fukushima (1): deux images

Le nuage des blogs

Esquisses philippines, Bernard Giraudeau

Marché et poésie

Livre numérique ?

Kerouac : le grand retournement

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Le livre, double hélice

Jean Vodaine à Metz

S'installer pour écrire

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La Terre aux dix mille vallées

Le fantôme de Drako

L'anachronique d'Alain Jean-André


23 janvier 2010

Le texte et ses media

On est passé de l’écriture au texte imprimé, du manuscrit au tapuscrit, à croire que la machine à écrire fut une brève transition. Avec l’ordinateur, le texte est numérisé ; il n’est plus lié à la page blanche mais à un écran. La numérisation a complètement changé la situation de diffusion d’un texte (comme celle d’une image) : elle permet de le faire apparaître assez facilement sur différents média. L’article d’un journaliste peut être imprimé dans un quotidien, mis en ligne sur un site Internet, enregistré sur un CD, voire directement expédié par courriel.

Dans les débats au sujet de cette nouvelle situation, on ne précise pas suffisamment de quel type de texte on parle. Un texte informatif, explicatif ou argumentatif n’est pas un texte narratif court (conte, nouvelle, récit) ou long (roman). Une pièce de théâtre diffère d’un poème. On peut même se demander s’il n’existe pas pour chaque type de textes des média plus adaptés que d’autres. Pour un conte ou certains poèmes, le mieux est peut-être l’enregistrement d’un CD audio ou carrément d’un DVD vidéo. Pour un roman, un recueil de nouvelles ou de poèmes bien construit, un essai documenté, le livre papier constitue le support le plus approprié.

On peut aussi envisager le mode de présentation d’un texte sous un autre angle. Il est souvent possible de distinguer l’état provisoire (ou partiel) d’un texte et sa forme définitive. Dans le premier cas, on trouvera le journal, le magazine, la revue, la page Internet, le blog ; dans le second, on aura affaire au livre – au livre comme aboutissement d’une réflexion ou d’un projet littéraire. Vu de cette manière, on voit se dessiner une concurrence entre la revue imprimée et la revue numérique, entre le quotidien acheté au kiosque et le journal présent sur la Toile, entre l’encyclopédie constituée de volumes et celle sur CD qui comprend du texte, des images, des vidéos et du son. Laissons de côté les problèmes spécifiques à la presse, en particulier le rôle majeur joué par la publicité. Retenons pour le livre l'aspect suivant : la situation actuelle amène une transformation qui conduit les éditeurs à repenser sa forme dans le cadre de cette concurrence. La conception de la couverture, la présence d’illustrations et de couleurs jouent un rôle beaucoup plus grand à notre époque d’omniprésence du design, de l’image, du graphisme.

Autrement dit, le livre papier a évolué et évoluera encore. Plus précisément : les livres papier ont évolué et évolueront encore. Que ce soient les dictionnaires, les livres pratiques, les essais, les romans, etc ; mais des revues, des livres de littérature suivent aussi cette voie, il est vrai avec des réussites très contrastées. Dans le domaine littéraire, des traditions se maintiendront, car la forme traditionnelle de l’objet-livre y joue un rôle déterminant. On peut penser que la littérature sortira de ce cadre étroit ; sa créativité, les freins du marché, les formes de censure soft de nos sociétés, la font déjà se déplacer vers le numérique, l’Internet. La forme numérique d'un livre conduira-elle couramment à une impression à la demande ou aboutira-t-elle au recul du livre, de la lecture et finalement de la culture qui y est liée ? (1)

Sans doute est-il utile de situer la question du livre en faisant la distinction entre le texte – unique, singulier, qui peut présenter différents états –, et ses média – qui deviennent multiples. Mais cette nouvelle situation ne doit pas faire illusion : elle ne règle ni la question de la diffusion effective des textes (que ce soit dans les librairies, les bibliothèques ou avec l’utilisation de moteurs de recherche), ni celle de la lecture, surtout comme moyen de construction de soi (2), que connaissent très bien les enseignants.

Notes :
1. Voir : Le livre dans le tourbillon numérique, par Cédric Biagini et Guillaume Carnino, dans : Manière de voir n° 109, Internet, révolution culturelle, février-mars 2010, p. 15-17. Ce cahier, actuellement en kiosque, contient des articles qui dressent un état de la situation présente.
2. Voir : La lecture numérique et la culture écrite, par Alain Giffard, qui établit des distinctions entre la lecture classique et la lecture numérique, sur skhole.fr.

© Alain Jean-André