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16 août 2010

Esquisses philippines, Bernard Giraudeau

Difficile de ne pas avoir remarqué ces dernières décennies Bernard Giraudeau, acteur de théâtre, de cinéma, réalisateur de films, enfin écrivain. Difficile de ne pas connaître ou reconnaître son image sur un écran ou un magazine. Difficile de ne pas savoir qu'il a partagé sa vie avec Annie Duperey. Pourtant, je suis passé complètement à côté de la vie de cet homme qui vient de disparaître prématurément. Enfin, pas tout à fait : je l'ai croisé il y a quelques années, à partir d'un documentaire regardé sur Arte, Esquisses philippines.

C'est un carnet de voyage (c'était, semble-t-il, une expression à laquelle il tenait) assez particulier. D'habitude, un carnet réunit des notes écrites, des croquis, des récits tracés sur des pages blanches ; Esquisses philippines rassemble des images, une musique, et, surtout, des notes parlées, une langue très littéraire, poétique même, qui donne au film un relief tout à fait inhabituel. Il est rare de trouver dans un documentaire une telle force expressive.

Dans Esquisses philippines, on est loin des discours savants, des remarques prosaïques : on entend une voix, une voix qui conte un voyage et les aspects d'une vie. Qu'on n'imagine pas que le voyageur, en même temps narrateur, nous écrase avec les détails autobiographiques. Les allusions personnelles sont brèves, la place des lieux et des rencontres dominent : les Aetas sur les cendres du Pinatubo, les Ifugaos qui veillent sur les rizières en terrasses, une vieille femme, Wanna, qui attend la mort dans sa montagne, le railway track de Manille. Ce qui domine, ce sont une terre de contrastes, la misère extrême d'un peuple, les multiples visages des habitants des Philippines.

Avec ce film, on est à la fois dans la réalité et dans le cinéma, dans la vie et dans le rêve. On suit le choc des images et entend celui des mots. On sent un être ouvert à la vie des autres, un rêve qui se réalise à un bout de la planète. J'ignore si Bernard Giraudeau était déjà atteint par le mal qui l'a emporté quand il a réalisé ce film ; mais je me demande si on ne peut pas y lire aujourd'hui une sorte de testament, un document qui donne à voir et à entendre, mieux que n'importe quel reportage (toujours trop hâtif, formaté, sans surprise au fond), des traits essentiels de la personnalité d'un homme.

© Alain Jean-André

Voir la présentation de la vidéo Esquisses philippines de Bernard Giraudeau (Éditions Montparnasse).