Les anachroniques


Un poète surveillé

Sortir de l'exil

Échapper à Google

Un point terminal

De Zones à Zone

Rüdiger Fischer

Où en est l'édition numérique ?

Trois acteurs devant le livre numérique

Mélancolies

La fin des librairies ?

Après Fukushima (3): zones (interdites)

Après Fukushima (2): relire Tanizaki

Après Fukushima (1): deux images

Esquisses phillipines, Bernard Giraudeau

Le texte et ses media

Marché et poésie

Livre numérique ?

Kerouac : le grand retournement

Imaginer son lecteur

Le livre, double hélice

Jean Vodaine à Metz

S'installer pour écrire

Revisiter les oeuvres

La Terre aux dix mille vallées

Le fantôme de Drako

L'anachronique d'Alain Jean-André


août 2010

Nuage, mirage des blogs

Le nombre des blogs, qui s'accroît de manière exponentielle, peut faire rêver à une richesse inépuisable ; mais dès qu'on se met à parcourir la blogosphère, passé quelques petits bonheurs, on déchante vite : de blogs en blogs, on voit se multiplier les ressemblances de plus en plus caricaturales ; elles ne proviennent pas de l'emploi des mêmes logiciels, mais concernent les contenus eux-mêmes ; répétitions à profusion, comme dans une galerie de miroirs, ce qui donne le vertige.

Les blogs de poètes, d'écrivains n'échappent pas à cette impression de répétition : ils peuvent même l'amplifier. On raconte la visite de la maison d'un écrivain célèbre ou on explique comment on lit les livres, on raconte un voyage et on ajoute des photos au texte, on donne son opinion sur un problème social ou on fait écho à la situation politique ; on encense un copain qui vous a encensé dans un autre blog ou on manifeste sa mauvaise humeur sur un sujet ou un autre. Ce devrait être varié, plaisant, beaucoup plus encore ; mais tout le monde n'est pas Georges Saramano ou Eric Chevillard. Rares sont ceux/celles qui tirent leur épingle du jeu : la réussite de ceux-là, qui accroche en deux paragraphes, est signe de leur maîtrise : sans renoncer aux livres, leur manière d'écrire parvient à dompter un nouveau genre.

Certes, la scène de ce nouveau genre est fort fréquentée. Elle compte beaucoup d'outsiders, de besogneux, de mythomanes, d'étudiants attardés, de dilettantes éclairés (on peut allonger la liste). Le blog, bouillonnement incessant, est-il miroir de nos variétés ? Les chiffres mirifiques repris par les médias n'effraient pas le tâcheron qui rame dans le cyberespace. Dans cet espace flou, des millions de rameurs se rêvent en marins de la Transat : ils lancent des billets, guettent des réponses, surveillent leur compteur. Image doublement chaplinesque : d'abord, le rameur dans sa barque, regard rivé sur son compteur ; ensuite, des millions de rameurs qui répètent les mêmes gestes, convaincus de tracer leur sillon. Je me demande si on ne peut pas lancer aujourd'hui l'idée du blogeur inconnu, ce rameur disparu dont on retrouvera les traces dans la mémoire gargantuesque d'un moteur de recherche.

À ce point, l'étymologie n'est peut-être pas à négliger. Au départ, le mot blog est lié à la mer : on appelait log une bûche de bois lancée dans l'eau pour calculer la vitesse d'un bateau ; ensuite le mot désigne un carnet de bord qui collecte les logs (les données observées). Au début du XXe siècle, le mot passe dans les airs : un log devient un journal de bord des pilotes d'avion. Dans les années 1990, le terme réapparaît dans l'Internet, légèrement transformé : web et log donnent blog. Des vagues océanes, on passe aux ondes du cyberespace par un détour dans les airs. Cette étymologie, si c'est la bonne (les fables étymologiques sont fréquentes, surtout quand elles sont séduisantes) compose presque la trame d'un roman : le blog tient à la fois du journal intime, ou du journal de bord, et de la bouteille à la mer ; mais une mer particulière, le cyberespace, où des pailles relient toutes les bouteilles, qu'elles contiennent de l'eau minérale, du coca-cola, de la vodka, un jus de fruit, du lait, du vin, de la bière, du cognac, etc. La blogosphère, ou dérivent des millions et des millions d'individus, est prise dans les chaluts de vaisseaux gigantesques qui récoltent des moissons démesurées.

© Alain Jean-André