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1 mai 2011

Après Fukushima (1) : deux images

Un printemps précoce, cette année, avec une lumière et, certains jours, une chaleur déjà estivale. Comment ne pas y sentir un avant goût des vacances ? Comment ne pas être gagné par un désir de farniente ? Depuis des semaines, les journées ensoleillées qui se succèdent font oublier les ciels de pluie, les journées d’humidité et de grisaille. Les jonquilles ont été précoces. Le muguet a fleuri beaucoup plus tôt. Dans les vergers, les pommiers, les cerisiers ont été couverts de fleurs prématurément. Voir les pétales roses et blancs tombés sur l’herbe nouvelle m’a souvent amené à penser aux cerisiers en fleurs et aux liens des Japonais avec la nature. Mais, pendant la même période, je n’ai vu à la télévision que des images des dévastations, des vagues du tsunami qui emportent tout, des bâtiments éventrés de la centrale de Fukushima. Et, depuis des semaines, alors que les commentaires de toutes sortes vont bon train sur les médias, je ne peux m’empêcher de mettre côte à côte deux types d’images : d’un côté, celles des jardins japonais, des petites maisons en bois, des petites villes, des routes, des temples, des ruelles tranquilles (même à Tokyo); de l’autre, celles des désastres du tremblement de terre, du tsunami et des bâtiments détruits de la centrale nucléaire de Fukushima.

Le Japon, si lointain géographiquement de la zone du globe où j’habite, n’a jamais été loin dans ma pensée. Au contraire. J’ai toujours apprécié les jardins japonais pour le mélange subtil de nature sauvage et de spiritualité, d’écoute de la nature et de sophistication créative, qui en font des lieux habités. De plus, je regarde les massifs des Vosges du sud comme les Japonais regardent le Fuji-Yama. Dommage que cette région n’ait pas connu son Hokusai ! L’image présente dans la tête des habitants et des voyageurs serait tout autre. Cependant, une colline située à ses pieds attire beaucoup de visiteurs japonais : celle sur laquelle est édifiée la chapelle blanche, œuvre de Le Corbusier. La dernière fois que je m’y suis rendu, je me suis trouvé en présence d’étudiants japonais qui prenaient le temps de s’asseoir sur l’herbe, de regarder, de dessiner la chapelle et ses environs. Ils ne ressemblaient pas aux touristes pressés, qui prennent des photos en rafales, bavardent en regardant à peine, s’attardent à l’accessoire. Discrets, attentifs, échangeant par moment une brève phrase, ils manifestaient un respect du lieu auquel on n’est plus habitué. Ce jour-là, la colline de la chapelle Le Corbusier m’a semblé un lieu en accord avec la sensibilité japonaise.

Je revois le calme, le plaisir des japonais qui se déplacent sous les cerisiers en fleurs. Cette vieille coutume, encore vivace, montre que regarder la floraison éphémère reste une marque importante de la culture japonaise. Certes, aujourd’hui, dans une société moderne sous la pression du travail, les habitants se rassemblent plus bruyamment pour pique-niquer et se détendre dans les parcs. Ils ont besoin de faire, pendant quelques jours, une pause. En même temps, ils continuent d’affirmer ainsi une manière particulière conserver des liens avec la nature, de la regarder, de s’y retrouver. Me reviennent de nouveau en tête les images des jardins japonais, des petites maisons en bois, des ruelles tranquilles. Elles reflétaient un art de vivre à l’opposé de celui des grandes villes. Elles représentaient l’autre face de la conscience japonaise. Mais, avec les zones irradiées autour de la centrale nucléaire de Fukushima, les images se sont brouillées. Encore une fois. Deux réalités sont entrées en collision. Un mal insidieux menace la vie de milliers d’habitants et perturbe durablement la distinction entre la vie traditionnelle et la vie moderne. Ces troubles ne proviennent pas d’une guerre, mais de choix industriels qui ont transformé le Japon et en ont fait pendant plusieurs décennies la seconde puissance économique mondiale. Une nouvelle page est en train de s’écrire, qui rend caduques de nombreuses certitudes. Elle ne concerne pas seulement le Japon, mais toute la planète.

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© Alain Jean-André