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15 mai 2011

Après Fukushima (2) : relire Tanizaki

Les catastrophes du Japon m’ont amené à relire l’essai de Junichirô Tanizaki, Éloge de l’ombre. Je voulais m’appuyer sur un point de vue japonais pour échapper aux formules des journalistes français. Ce livre, publié en 1933, souligne des problématiques qui restent actuelles. L’auteur y insiste sur les différences entre l’esprit japonais et l’esprit occidental. On y trouve cette remarque : « si l’Orient et l’Occident avaient, chacun de leur côté et indépendamment, élaboré des civilisations scientifiques distinctes, que seraient les formes de notre société et à quel point seraient-elles différentes de ce qu’elles sont ? » Et de choisir un exemple : le stylo et le pinceau. L’inventeur du stylo fut un Occidental : il l’a muni d’une plume métallique. Si l’inventeur avait été un Chinois ou un Japonais, il l’aurait plutôt conçu avec un pinceau, précise l’auteur. L’encre employée n’aurait pas été bleue, mais noire, semblable à de l’encre de Chine. Et le papier industriel fabriqué pour ce stylo-pinceau eut été différent. D.T.Suzuki, prolongeant cette réflexion, a écrit quelques années plus tard : Le « pinceau à poil doux […] si docile et si flexible, […] mis entre les mains de l’artiste fut un événement heureux. Les lignes et les traits qu’il trace ont une fraîcheur, une tendresse et une grâce que l’on peut saisir dans les objets animés de la nature, et particulièrement dans le corps humain. Si l’instrument utilisé avait été un morceau d’acier rigide et résistant, le résultat aurait été le contraire. »

A partir de l’ère Meiji, à la fin du XIXe siècle, les Japonais ont imité l’Occident pour se moderniser. Ils ont vite adopté l’électricité. Dans son essai, Tanizaki précise qu’un voyageur japonais de retour de Paris lui a dit que « Tôkyô ou Osaka seraient sensiblement mieux éclairés que les grandes cités d’Europe. Á Paris, en plein Champs-Elysées, il y aurait, paraît-il, encore des maisons éclairées au pétrole, quand au Japon il faudrait, pour trouver ce mode d’éclairage, se rendre au fond des montagnes les plus reculées. » Après la seconde guerre mondiale, les villes japonaises ont connu une débauche d’éclairages et d’enseignes au néon. La croissance économique de cette nouvelle puissance a demandé beaucoup d’énergie. Pour disposer d’électricité, les élites japonaises n’ont pas hésité à faire le choix de centrales nucléaires dans des zones hautement sismiques. Un choix qui semble aujourd’hui un pari risqué, voire inconsidéré.

Trente ans plus tôt, Tanizaki précisait que les Japonais n’avaient « réalisé que fort peu de progrès matériels au cours des cinq derniers siècles.» Mais, ajoutait-il, « la direction que nous avions prise était sans doute celle qui convenait à notre nature propre. […] rien ne dit qu’un jour nous n’aurions pas inventés les instruments d’une civilisation avancée, l’équivalent de nos tramways actuels, de nos avions, de notre radio, lesquels eussent été, non plus des emprunts fait à autrui, mais des objets réellement adaptés à nos besoins propres. » Dans son livre, il donne des exemples qui correspondent à la « nature propre » aux Japonais : le papier, le cristal de roche, la vaisselle, l’architecture, mais aussi la cuisine, le cinéma, etc. Il revient toujours au rôle important, voire fondamental, de l’ombre qu’il oppose aux lumières crues de l’Occident. Du coup, il confronte deux modes de perception, aussi deux modes d’être. Ce qui le conduit à écrire : « Notre pensée […] (n’aurait) pas imité aussi servilement l’Occident, […] qui sait ? peut-être nous serions-nous acheminés vers un monde nouveau tout à fait original. » Par exemple, un monde où les centrales de production d’électricité n’eussent pas servilement imité le modèle occidental, en fait américain, et implanté des usines nucléaires sur des failles sismiques ?

En fait, l’inverse est advenu. L’élève a dépassé le maître, mais il a pris plus de risques. Sous la pression de l’influence occidentale ou la fascination de ses modèles, il a négligé la « nature propre » du territoire japonais, région du globe éminemment instable. Or, « l’Occident a suivi sa voie naturelle pour en arriver à son état actuel ; quant à nous, mis en présence d’une civilisation plus avancée, nous n’avons pas pu faire autrement que de l’introduire chez nous, mais, par contrecoup, nous avons été amenés à bifurquer vers une direction autre […] ; bien des embarras et bien des déconvenues nous sont, je pense, venus de là. »

Aujourd’hui, les embarras, les déconvenues se nomment Fukushima.

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© Alain Jean-André