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30 mai 2011

Après Fukushima (3) : zones (interdites)

Je n’ai pas vu à la télévision, peut-être était-ce trop tôt, surtout cela n’intéressait pas les journalistes, des images des cerisiers en fleurs de la zone contaminée. Je n’ai pas vu cette scène : des arbres en fleurs, des images paradisiaques du printemps et quelqu’un qui mesure la radioactivité avec un compteur Geiger. J’aurais aimé voir ce contraste (1). Une image de la vie qui se renouvelle, des fleurs qui annoncent des fruits, la beauté éphémère de la floraison, le ravissement d’un matin ensoleillé et, en même temps, des chiffres de plus en plus élevés sur un cadran, entendre une sonnerie qui retentit, une alerte, mais rien de visible l’œil nu.

On montre des images des bâtiments de la centrale très endommagés, le ballet des liquidateurs habillés d’une combinaison blanche, les jets d’eau qui refroidissent les cœurs de la centrale pour éviter de nouvelles explosions. On sait que le cœur du réacteur 1 a complètement fondu, que le cœur des réacteurs 2 et 3 a partiellement fondu, qu’une contamination très importante a touché une vallée du nord-ouest dans laquelle des réfugiés s’étaient rassemblés. La mer elle aussi a été polluée. On a entendu des explications contradictoires, peu convaincantes en définitive. Dans cette situation chaotique, on a senti combien les mesures étaient improvisées. L’état d’esprit « tout est prévu », « les installations sont sûres » a été sérieusement pris en défaut.

Les autorités ont délimité une zone interdite dans laquelle les journalistes ne peuvent pas entrer. En somme, une zone : « Circulez, il n’y a rien à voir ». Le pire, justement, c’est qu’il n’y a pratiquement rien à voir. On sait que la zone est dangereuse, qu’elle est probablement mal délimitée, mais la radioactivité n’a rien de photogénique, de spectaculaire. Les cerisiers fleurissent encore, les bouquets mauves des glycines ravissent le regard, le danger est invisible. Comment les chaînes de télévision, qui comptent sur les images spectaculaires, pourraient faire de l’audience avec un phénomène invisible ? Comment les journalistes pourraient-ils expliquer les bouleversements subis par la vie de la population sans lasser tout le monde ? Pensons à Tchernobyl. Le même scénario. C’était il y a vingt ans. Vingt ans, ça doit être fini maintenant. Ça n’est pas fini. Ça continue encore, des décennies encore.

Autrefois, les zones interdites étaient celles où se cachaient les dieux. On ne devait pas les déranger, on risquait de bouleverser l’ordre du monde. Plus récemment, les zones interdites ont été des bases militaires ou des usines secrètes. Aujourd’hui les zones interdites sont aussi des zones polluées, contaminées pour plusieurs décennies ou plus. Nous sommes entrés dans l’ère des zones (interdites) contaminées. Á l’autre extrémité, on trouve les spots des forêts vierges. Notre planète est un vaisseau spatial. Une zone contaminée par la radioactivité est un point terminal. Fukushima est un point terminal. Au Japon, à l’autre extrémité, je place les jardins japonais. Ils ne sont pas des terres vierges, mais des lieux de culture dans tous les sens du mot.

Notes :
(1) Finalement, elles sont arrivées, dans un reportage du journal Le Monde du 26 avril 2011, et sans doute ailleurs.

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© Alain Jean-André