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18 décembre 2011

Mélancolies

La plus grande partie de Youth, traduit en français Vers l’âge d’homme, de J.M. Coetzee raconte son exil à Londres et ses difficultés à se faire une place dans la société anglaise des années 60. Lors d’un cycle d’Antonioni projeté à l’Everyman, une salle de cinéma à Hampstead, il est impressionné par l’Eclisse, un film dans lequel une femme, interprétée par Monica Vitti, marche dans les rues d’une ville déserte, écrasée par le soleil, visiblement en proie à une grande angoisse. L’auteur, vivement attiré par cette femme, garde en tête l’image de ses jambes parfaites, de ses lèvres sensuelles, de son curieux air absent. Il tombe amoureux de cette image, rêve d’une rencontre avec Monica Vitti, pense qu’il est celui qu’elle a choisi pour la consoler et la rassurer. Un soir, elle frappe à sa porte… Ce rêve fou, qui fait sourire, est une manière de conjurer sa grande solitude dans les rues de Londres.

Á partir de ce récit, il s’interroge sur l’angoisse qui habite cette femme. Le sentiment qu’elle éprouve lui est complètement étranger. Il provient d’un état plus profond qu’une banale angoisse ; aussi le désigne-t-il par un mot allemand : Angst. Il considère que cette Angst est un état qui touche des habitants de l’Europe continentale ; pour lui, il n’a pas franchi la Manche, n’a pas atteint l’Angleterre, et encore moins ses lointaines colonies. Cette angoisse absolue, il estime qu’elle ronge également les personnages des films de Bergman, qu’elle est la cause de leur irrémédiable solitude. Curieusement, tout au long de ses remarques, il n’emploie pas une seule fois le mot mélancolie.

Dans Istanbul, Mémoires d’une ville, Orhan Pamuk l’utilise. Il écrit un long chapitre sur ce qui est nommé dans la langue turque : Hüzun. À Istanbul, la mélancolie européenne semble avoir franchie le Bosphore, même si elle exprime un sentiment propre à l’immense cité. L’écrivain turc lui trouve deux origines savantes. L’une provient d’un trop grand investissement dans les plaisirs du monde et les gains matériels qui ne sont pas satisfaits ; l’autre, d’origine soufi, est une angoisse spirituelle que l’on ressent parce qu’on ne parvient pas à être suffisamment proche d’Allah. Dans la suite de sa réflexion, Pamuk se tourne vers les penseurs pour lesquels l’Hüzun n’est pas un concept poétique ou un état de grâce, mais une maladie. On approche alors de l’angoisse du personnage féminin d’Antonioni joué par Monica Vitti. Non une angoisse qui proviendrait de la perte d’un être aimé, mais une angoisse sans cause précise. Difficile, alors, de ne pas songer au spleen des poèmes de Baudelaire. Finalement, au contraire de ce qu’écrit Coetzee, cet état était déjà connu depuis longtemps par les Anglais.

© Alain Jean-André