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14 juin 2013

Rüdiger Fischer (1943-2013)

Rüdiger Fischer, qui vient de disparaître, était une figure rare du monde poétique européen. Rien en lui de distant, d'arrogant, de sentencieux, d’intéressé ; il était à l'écoute avec un sourire bienveillant, comme il était attentif au sens des poèmes qu'il lisait et traduisait. On se rendait vite compte, en ayant quelques échanges avec lui, qu'il connaissait la poésie et l'art de notre temps. Il vivait au milieu de sa grande bibliothèque, dans sa maison de la forêt de Bohème, à une vingtaine de kilomètres de la frontière tchèque. Mais il était aussi souvent sur les routes. C'était un homme de la Galaxie Gutenberg, ce qui ne veut pas dire du passé. L'Europe n'avait pas de frontières pour lui, même s'il avait conscience de résider à Babel, passant constamment d'une langue à une autre.

Il venait de Trèves, ville proche du Luxembourg et de la France. A sa manière, il s'était rapproché du cœur de l'Europe. Son compatriote Wolfgang Büscher, dans Allemagne, un voyage, évoque cette forêt bavaroise et cette forêt bohémienne où, il y a cent cinquante ans, « seuls les bûcherons osaient (..) entrer, abattant des sapins et des épicéas » d'une taille gigantesque. Rüdiger Fischer n'abattait pas d'arbres, il passait ses soirées à abattre un gigantesque travail de traduction. Il ne cessait de passer d'une langue à l'autre – c'était l'activité qu'il appréciait le plus –, allant le plus souvent du français à l'allemand, mais aussi de l'allemand au français. Son Europe était fluide, comme le sens qu'il traquait dans la poésie contemporaine, faisant souvent un vrai job de pionnier. Assurément, il a été l'un des très grands lecteurs de la poésie française contemporaine.

Pourtant il ne fut pas un professionnel de la traduction, il n'a cessé de répéter qu'il était un « amateur ». S'il le fut, c'est dans un sens du XVIIIe siècle : quelqu'un qui cultive un art pour son seul plaisir et non par intérêt. L'enseignement lui a apporté l'argent nécessaire à ses besoins et à ceux de sa famille. Dans des échanges au sujet de certaines traductions, j'ai pu me rendre compte de sa sensibilité aux textes d'autrui et de la pertinence de ses remarques. Son attention était celle d'un pédagogue soucieux de donner forme à ce qui est latent : il avait la vision généreuse et optimiste des héritiers de l'âge des Lumières, bien malmenée à une époque avide de profits immédiats et de concurrence sauvage. Il manifestait un type d'amateurisme qu'on aimerait rencontrer plus souvent, proche de l'esprit Pro-Am des passionnés d'un art ou d'une science qui s'y consacrent avec des exigences de professionnels.

Un jour, à Paris je crois, on avait évoqué l'archipel invisible auquel nous appartenons sur le continent, dont les membres sont reliés par des affinités fortes et des liens fragiles, chacun isolé sur son île mais participant à une communauté dont les membres voudraient rendre chaque mot incandescent. Il me semble qu'il partageait une vision de l'Europe sensuelle, concrète, ouverte, poétique, qui correspondait à celle d'expositions d'Harald Szeemann, et pas à celle des fonctionnaires de Bruxelles. Rüdiger Fischer a été lié à l'esprit alternatif des années 70, pacifiste résolu dans le monde de la guerre froide, vivant à quelques jets de pierre du rideau de fer. Il était engagé dans le parti de la vie, du côté de la liberté, des échanges, des rencontres fécondes, d'une fraternité qui libère les énergies et rend la vie plus légère.

Il me semble qu'on partageait un certain retrait de la modernité et un état d'esprit beat, c'est-à-dire le souci d'une forme de liberté qui donne une disponibilité de faire – l'inverse du type branché-mouton d'aujourd'hui. Loin d'être en rupture avec le monde, c'est une manière de rester les pieds sur terre, voire une forme de gai savoir. Cela nous avait conduit à aller vivre en dehors des grandes villes, dans des espaces en partie préservés, jouissant de la grandeur des paysages, du calme qui permet de lire et de réaliser ses projets. J'étais admiratif de sa santé, il était si dynamique. Il était végétarien, il parcourait souvent le pied au plancher des centaines de kilomètres sur routes et autoroutes pour se rendre à Paris, Genève, Zürich, Lodève, le coffre de sa voiture – qui n'était pas une BMW – bourré de livres, afin de tenir un stand à un marché de la poésie.

Rüdiger Fischer sera un grand absent. La maladie l'a détourné trop tôt du sentier de braises incandescentes sur lequel nous aimons marcher. Il y aimait, je crois, la brise où flotte un parfum de mélancolie. Dans son anthologie, Odeur de feu / Geruch von Feuer (2008), qui présente 17 poètes d'Allemagne, il avait choisi de traduire ce texte d'Hans Georg Bulla :

Avril

Fleurs de cerisiers de l'autre
côté de la clôture. Les voisins
sont partis pour longtemps
Le bleu au-dessus de la maison et
le blanc à petits pans devant.
Ainsi les cerisiers étaient en fleurs
quand on enterra mon père.
Nous tous en chemise,
après, sous les arbres.

© Alain Jean-André