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21 octobre 2013

De Zones à Zone

En mars 1913, Blaise Cendrars rentre à Paris avec un ingénieur d'un atelier de Chartres où on construit des avions, dans une torpédo De Dion qui peut atteindre les 100 km/h. Il revient la tête pleine des prouesses techniques qui s'annoncent avec ce nouveau moyen de transport. Arrivé à Saint-Cloud, Cendrars décide de descendre du véhicule. Le conducteur freine, Cendrars enjambe la portière sans l'ouvrir, saute, heurte brutalement la chaussée. Une douleur terrible : sa jambe ne répond plus. Cassée.

Il se retrouve à l'hôpital du Palais, condamné à l'immobilité pour de longues semaines, lui qui aime tant bouger en tous sens. Presqu'une vie monacale, en ce début de printemps. Fin avril, son ami Apollinaire publie Alcools au Mercure de France. Cendrars ne peut être présent aux festivités parisiennes qui marquent cette parution. Seul dans sa chambre, mélancolique, il découvre le livre. Surprise. Il s'ouvre sur un long poème inédit, Zone. Il y voit tout de suite le reflet de conversations qu'ils ont eu les mois précédents, Cendrars n'hésitant pas à parler sans réserve à son nouvel ami. Ils avaient même projeté de lancer ensemble une revue qui s'appellerait Zones.

L'histoire a retenu d'autres événements du printemps 1913. A Paris, l'inauguration du moderne théâtre des Champs-Élysées, dessiné par Auguste Perret, avec Diaghilev, Stravinsky à l'affiche. Dans les Balkans, la reprise des hostilités entre les Grecs et les Turcs, qui semèrent les graines empoisonnées de l'avenir. Apollinaire devint un poète et critique reconnu, il acquit une place dans le monde littéraire parisien. Cendrars fut loin d'être accepté. En juin, il publia La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, avec des dessins de Sonia Delaunay, qui récolta des « commentaires sarcastiques de la presse littéraire bien pensante. »

En 2013, on peut suivre avec intérêt le vent de modernisme qui souffla dans la littérature à cette époque, en relisant Les Pâques à New York, La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, de Blaise Cendrars et le poème Zone d'Apollinaire. 1913 fut aussi une année d'hommage à l'américain Wahl Whitman, auteur de Leaves of Grass, qui a influencé nombre d'auteurs de cette époque. Des poèmes d'Apollinaire et de Cendrars cités, je retiendrai un optimisme, une sorte d'insouciance, une légèreté, que nous avons perdu. Cette grâce naïve s'est dissipée. (Les poètes y croyaient-ils eux-mêmes ?) Nous avons quitté ce jardin d'Eden. (Est-ce grave, docteur ?) Nous vivons à présent dans un autre monde.

© Alain Jean-André