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L'anachronique d'Alain Jean-André


14 novembre 2013

Un point terminal

Le dernier film des frères Coen, Inside Llewyn Davis, présente l'histoire d'un chanteur de folk des années cinquante, qui essaie de percer à Greenwich Village. On l'entend chanter dans un club, on le voit se faire tabasser, subir les remontrances de sa sœur, etc, etc. Une vie bohème, pas vraiment la joie. Un passage du film présente un hallucinant voyage de New York à Chicago, aller et retour, en plein hiver, avec la neige. Llewyn souhaite s'entretenir avec Albert Grossman, un manager important de l'époque, qui pourrait l'aider. Il parvient à le rencontrer. L'homme du show-biz le reçoit, lui demande de chanter une chanson ; mais l'entretien ne débouche sur rien.

Le voyage s'effectue dans une vieille voiture américaine conduite par un jeune gars au visage sec, les yeux fixés sur la route. Quand Llewyn lui parle, il ne desserre pas les dents. On se demande s'il est concentré sur la conduite, ou s'il a l'esprit complètement ailleurs. Sur la banquette arrière, dort, tête renversée, un homme très gros qui ronfle par moments. Quand il se réveille, à partir de quelques échanges, on comprend qu'il est jazzman. Quant au jeune conducteur, il conte à un moment un épisode de sa vie : des lectures poétiques qui ont finalement été interdites.

Lors d'un arrêt dans une cafétéria qui enjambe l'autoroute, le jeune gars au visage sec lit un poème de Peter Orlowsky. On entend le ronflement des voitures qui passent, on voit les feux arrière qui se déplacent en-dessous d'eux, on perçoit seulement dans ce raffut infernal quelques fragments du poème. Cette séquence donne un condensé éblouissant de la vie américaine contemporaine, voire de la vie contemporaine tout court. Les conversations plus possibles, un poème lu dont on entend des bribes. On sent alors des vies déchirées, un monde impitoyable – on touche un point terminal de l'american way of life.

© Alain Jean-André