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1 septembre 2014

Sortir de l'exil

En refermant le livre d'Henry Roth, La Fin de l'exil, troisième volume de Mercy of a Rude Stream, j'ai éprouvé le besoin d'écrire pourquoi cet auteur s'est finalement écarté de Joyce, tout en reprenant à l'Irlandais le procédé du monologue intérieur. Ah, le monologue intérieur, la grande invention littéraire du XXe siècle ! Henry Roth a considéré à un moment que Leopold Bloom, l'un des personnages du roman de Joyce, n'était pas vraiment un Juif. À ses yeux, c'était une création artificielle. J'ai aussi constaté que l'éblouissement du départ, qui venait de cette forme de narration, s'est dissipé au cours du roman devant sa conscience de plus en plus vive de sa judéité, et du désir de trouver les moyens de la dire.

Pourquoi cette mutation a-t-elle suscité mon intérêt ? Peut-être parce que ce récit présente un bel exemple de questions liées à l'identité. Dans le livre, l'auteur rappelle des distinctions connues. D'un côté les goys, de l'autres les juifs – mais il y a aussi les Irlandais, les Italiens, etc, etc. Côté juif, il y a ceux qui respectent les traditions, et ceux qui s'en éloignent (donc penchent du côté de goys). Que devient (intérieurement) celui qui passe d'un monde à un autre ? Les histoires des oncles d'Ira Stigman, alias Henry Roth, sont aussi extraordinaires que celles des oncles de Blaise Cendrars. L'exil de sa famille venue de Galicie a permis d'échapper à une vie difficile ; il a conduit ses parents dans le Lower East Side, puis à Harlem, peuplé à l'époque principalement par des Irlandais. Cela s'est fait avec la perte des traditions, ou d'une partie des traditions, même si elles jouent encore un grand rôle dans la vie familiale.

Henry Roth semble avoir trouvé une nouvelle identité très tard, s'il a trouvé une nouvelle identité. Il a d'abord été intéressé par les idées communistes, puis finalement par l'État d'Israël, terre de salut. Mais une terre de salut à laquelle on pense, qui est dans la tête ; pas une terre de salut sur laquelle on souhaite s'établir effectivement. En somme, Israël (dans sa tête) était le lieu du dernier recours. Le monde communiste l'avait déçu, Israël restait la solution possible. Henry Roth montre l'importance de cette pensée en lui dans plusieurs passages du roman. Israël est le nom d'une issue possible, cette pensée lui permet de ne pas vivre dans une impasse.

© Alain Jean-André