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23 novembre 2014

Un poète surveillé

Dans La Main coupée, le livre de Blaise Cendrars sur la guerre 1914-18, le poilu des tranchées qu'il était reçut un jour sur le front la visite d'un curieux civil. Comme il essayait de se sortir d'une sale affaire, il soupçonna le type de venir à ce sujet. C'était en partie vrai. Lors d'un entretien à l'écart, il découvrit que ce visiteur incongru savait tout sur lui. Il apprit même qu'il était ami avec Max Jacob, qu'il écrivait de la poésie, et qu'il l'avait côtoyé à Paris. « C'était un agent de la secrète, service de contre-espionnage, 2e bureau, ou je ne sais quoi de la Sûreté générale ».
   Le flic lui tint ce langage :
   « – Il y a longtemps que je vous surveille. Oui, rue de Savoie, les « Hommes Nouveaux » , vous voyez, je vous connais, et de longue date. Mais ne vous frappez pas, vous n'êtes pas le seul, vous avez tous un dossier chez nous et voilà pourquoi je suis abonné à toutes les revues qui paraissent, frais de métier, c'est moi qui m'occupe de la littérature en boîte. »
   Et de citer les poètes, écrivains, artistes qui avaient une fiche : Apollinaire, Max Jacob, Maurice Raynal, Rémy de Gourmont, Fernand Léger, André Billy, Robert Delaunay, Picasso, Georges Braque, Juan Gris, Derain, etc., etc.
   Il savait même que Cendrars était parti à la guerre sans laisser de dettes derrière lui.
   « – Je ne savais pas que vous aviez de l'argent, me dit l'homme en civil.
   – Moi, de l'argent ?
   – Ne vous défendez pas, je me suis renseigné. J'ai fait mon enquête. Vous ne devez pas un sou
[...]
   – J'ai horreur d'avoir des dettes.
   – Oui, je comprends, mais tout de même, l'édition du « 
Transsibérien » a dû vous coûter gros ?
   – Il m'arrive d'avoir des sommes.
[...]
   – La première question que nous nous posons c'est : d'où vient l'argent ? […]
   – Vous n'êtes rien dégueulasse ! », s'exclama Cendrars.

   On était en France, en 1915, lors d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne. Certes, de nombreux écrivains et artistes de la bohème parisienne étaient d'origine étrangère : Apollinaire polonais, Picasso espagnol, Kupka tchèque, Juan Gris espagnol, Marc Chagall russe. Mais la situation de Cendrars, elle, était assez compliquée.
   Avant d'aller au front, il vivait avec Féla, d'origine russe, qui venait d'accoucher d'Odilon, leur fils, à Forges-par-Barbizon. Quand la guerre éclata, début août, Blaise s'engagea, il fut affecté au 1er régiment étranger de Paris. Les paysans du village crurent qu'il avait fui, ils pensaient que l'accent de Féla était allemand, qu'il s'agissait d'un couple d'espions. Le canon tonnait à l'horizon, les villageois redoutaient l'invasion. Après la bataille de la Marne, qui bloqua l'avance de l'armée allemande sur Paris, Cendrars, revenu en permission, se maria avec Féla le 16 septembre, à la mairie du VIe arrondissement, afin de régulariser leur situation.
   Avec ce récit, Blaise Cendrars, indigné, rend visible la suspicion et l'absurdité de la machinerie administrative qui devient inhumaine.


On peut lire le récit complet de la rencontre de Blaise Cendrars, dans son livre La Main coupée, dans la deuxième partie du chapitre La Grenouillère.

© Alain Jean-André