Jean Messagier, peintre des flux

par Alain Jean-André

Le peintre Jean Messagier est décédé le 10 septembre 1999 à l'hôpital de Montbéliard. Il était âgé de soixante-dix neuf ans. Depuis 1962, il résidait dans le nord de la Franche-Comté qui mêle des villes industrielles (Belfort, Montbéliard, Sochaux), des rivières poissonneuses (l'Allan, le Doubs, la Savoureuse), et des montagnes boisées (Jura, Vosges du Sud). Il s'était installé à Colombier-Fontaine, un paisible village de la vallée du Doubs. Quand on a vu sa peinture, ni abstraite, ni figurative, dans laquelle la nature joue un rôle primordial, on n'oublie pas l'impression de liberté et de force qui se dégage de toiles peintes à grands coups de brosses.

Né à Paris le 13 juillet 1920, Jean Messagier avait choisi la Franche-Comté comme lieu privilégié de son activité plastique. Il a d'abord réalisé des toiles construites, architecturées et figuratives, dans lesquelles les personnages se sont effacés devant les paysages. Sur l'invitation de Charles Etienne, il participa à l'exposition La Nouvelle Ecole de Paris au début des années 50. Mais, avant la fin de cette décennie, sa peinture délaisse les constructions et les aplats ; elle devient dynamique, les grands coups de brosses, les boucles qui se nouent et se dénouent (avec une grande sobriété dans l'emploi des couleurs) le conduisent à une manière qui lui est propre et que l'on reconnaît d'emblée.

Dès le début des années 60, Jean Messagier donne une ampleur et une vigueur saisissante à des toiles que l'on peut placer aux côtés de tableaux de l'expressionnisme abstrait d'outre Atlantique. Alors, peut-on – comme on l'a fait – lui appliquer l'étiquette d'abstraction lyrique ? Pourquoi pas, à condition d'ajouter, à côté de la force, de l'amplitude, de l'implication physique du plasticien, une sensualité, un panthéisme, un hymne à la vie qui donnent à son travail une résonance unique. On y sent en effet un engagement total qui n'est pas seulement celui d'un peintre d'une époque, mais celui d'un peintre qui transcende son époque.

A partir des années 70, il revient partiellement à la représentation ; ou plutôt, il insère dans ses toiles des fragments figuratifs – un dessin vif, rapide, qui suggère plutôt qu'il ne montre – dans des toiles encore plus libres. On y rencontre aussi l'esprit de la fête auquel il tenait beaucoup, par exemple quand il inclut à sa peinture des paillettes qui brillent sous les projecteurs. On y lit également l'humour d'un peintre bon vivant, optimiste, qui a traversé une époque tourmentée avec une remarquable constance. Il était du côté de la plénitude de la vie, de son dynamisme bouillonnant, de son foisonnement. Regarder les toiles de Messagier, c'est sentir comment l'émotion suscitée par des rencontres, des paysages familiers (pour lui, ceux de la Franche-Comté), des passions pour d'autres arts, peuvent devenir un tourbillon de couleurs ou l'éclosion de formes de grandes tailles. Les toiles de Jean Messagier ne sont pas qu'une affaire d'œil, de pigments, de couleurs ; elles sont aussi une affaire de rythme intérieur, de mouvement de l'être – elles sont des portes ouvertes sur les flux qui nous traversent.


© Chroniques de la luxiotte.
(Mis en ligne 17 septembre 1999 ; 23 novembre 2004)


Lien :
       Accéder à la présentation du dossier Jean Messagier