Estampes de Picasso

Picasso, l'homme du trait, 60 ans de gravure, Musée du Château des Ducs de Wurtemberg, 25200 Montbéliard et Tour 46, 90000 Belfort, jusqu'au 30 septembre 2001.

par Alain Jean-André

Après les Picasso érotiques à la Galerie nationale du Jeu de Paume à Paris au printemps, voici une autre exposition. Elle se déroule pendant l’été en deux lieux différents, le Musée du Château des Ducs de Wurtemberg à Montbéliard et la Tour 46 à Belfort. Une occasion de voir plus de 250 gravures : un parcours de 1905 à 1976, une invitation à découvrir – ou redécouvrir – la virtuosité d’un géant qui a exploré les ressources techniques les plus diverses de l’estampe.

D’abord les salles du premier étage du Château des Ducs de Wurtemberg à Montbéliard. Là, on entre dans le monde de l’eau-forte et de l’aquatinte : des traits aériens, légers, qui rappellent un certain classicisme grec ; des corps nus pour des thèmes qui s’entrecroisent, des scènes qui se répètent avec des variations : l’atelier de l’artiste, le sculpteur et son modèle, la présence du Minotaure, des femmes nues, des scènes de viols ; on passe du calme à la violence, du trait nu au contraste noir et blanc, celui de Rembrandt ou de Goya. Les gravures de la « Suite Vollard » (1930-1937), venues de Madrid, dominent, complétées, entre autres, par des épreuves qui accompagnent l‘Histoire Naturelle de Buffon : représentations naturalistes étonnantes. Enfin, avant de redescendre les marches, les planches Songe et mensonge de Franco (1937) font échos à Guernica.

Après ce monde en noir et blanc, la deuxième partie de l’exposition, à la Tour 46 à Belfort, ajoute à la sobriété du trait et à l’austérité des tons un festival de couleurs. Dans cette redoute de Vauban savamment aménagée (une scénographie réussie), les gravures (1939-1971) présentent plus de variété : variété des thèmes qui se déploient (les compagnes : Dora, Françoise, Jacqueline, scènes de corrida ou de mythologie, le peintre et son modèle, des femmes encore, des étreintes) et variété des techniques. On touche un sommet avec des gravures sur linoléum qui attestent avec éclat de l’immédiateté inventive de Picasso. Pas de mollesse, au contraire de la densité, de la puissance ; de la poésie également. Une sublime leçon de celui qui savait trouver. On peut admirer aussi de remarquables lithographies en couleurs, comme La femme à la résille ou la Figure au corsage rayé. Enfin, retour au monde de l’eau-forte et de l’aquatinte avec les planches de la « Suite 347 » (1968) et la « Suite 156 » (1970-1971), des scènes les plus diverses, surgies de la luxuriance des traits.

Cette exposition donne une idée de la démesure de l’œuvre gravée de Picasso. On est surpris par sa complexité, son ampleur. On y retrouve un monde prolifique, fécond, qui dépasse toute représentation. La réflexion et les interrogations de l’artiste qui convoque ses pairs donnent une note pathétique à cet hymne à l’inventivité. Le géant est un homme, même s’il a bousculé les hommes de son siècle.


© Chroniques de la luxiotte.
(Mis en ligne le 4 juillet 2001)