Max Beckmann, entre
tragique et grotesque

Max Beckmann, un peintre dans l'histoire, Centre Pompidou, 75003 Paris, jusqu'au 6 janvier 2003.

par Alain Jean-André

Avec cette rétrospective -- une centaine de peintures, une soixantaine de dessins et gravures -- on peut enfin mesurer en France l'envergure de Max Beckmann, un peintre hors norme. Il a traversé la première moitié du vingtième siècle, la moitié la plus terrible ; il a commencé sa carrière en Allemagne avant la Grande Guerre et à l'époque de la République de Weimar ; il savait tout des courants artistiques de son temps, du Blaue Reiter à l'expressionnisme, du cubisme au surréalisme ; il a vécu à Paris, a vu ce que faisait Matisse et Picasso, rejetant Gauguin et l'art abstrait. Mais il pensait qu'il fallait reprendre les choses autrement, avant le postimpressionnisme : il a cherché, il a trouvé, pas en revenant quelques années ou quelques décennies en arrière, mais en repartant de plusieurs siècles en arrière, sans quitter son époque. C'est peut-être ce qui donne à sa peinture son caractère si particulier.

Il fait d'abord partie de ces artistes marqués au fer rouge par la première guerre mondiale. Pourtant, il n'a pas réalisé l'équivalent des dessins d'Otto Dix (qu'on a pu voir il y a quelques années au musée Unterlinden de Colmar). Il est allé chercher des réponses du côté de Bruegel l'Ancien, de Günewald, dans l'art de la fin du gothique et de la Renaissance nordique, lui qui emprunta aussi à Cézanne et à Munch. Cela donne des scènes théâtrales, tourmentées, oniriques, comme les foules au pied de la croix ou comme les têtes des primitifs allemands ou flamands. Dans d'autres toiles, on voit quelque chose qui rappelle Rouault : une grande force, des couleurs vives encadrées par des traits noirs, rappels de l'art du vitrail qui lui permettent de structurer des scènes confuses.

Max Beckmann, c'est une modernité qui revisite des siècles d'histoire de la peinture, une vitalité qui veut échapper à la décoration et au dessèchement -- qu'on lise ses premières appréciations à l'emporte-pièce sur Matisse -- , une énergie qui bouscule complètement les représentations « réalistes » et mène à des compositions d'une grande tension qui mêlent tragique et grotesque. Résultat : ni expressionniste, ni réaliste, ni constructiviste, ni surréaliste. Il échappe aux écoles, même s'il les croise et les côtoie ; il dépasse tous les groupes, créant des toiles d'un accès immédiat ou des oeuvres d'une extrême complexité.

On trouve chez lui des naufrages, des débâcles, des désastres, dès avant la Grande Guerre. En 1914, infirmier volontaire, il est à la fois terrifié et fasciné devant les horreurs des tranchées, théâtre de la cruauté ultime. On trouve chez lui des carnavals, des gens du cirque, des scènes mondaines, représentations allégoriques qui renvoient à la société de son temps, à la montée des périls et à sa condition d'artiste. On suit surtout, tout au long de sa vie, de multiples autoportraits ; loin de l'image narcissiste, même s'il y a chez lui du dandy, on sent dans ces répétitions la quête intense d'une identité qui se dérobe, qui est toujours à reconstruire. En un mot, on entre avec sa peinture dans un monde singulièrement en phase avec l'époque contemporaine ; on touche une oeuvre d'une telle ampleur qu'une visite à cette exposition est loin d'en faire le tour.

© Chroniques de la Luxiotte
(9 décembre 2002)

Lire un compte rendu au sujet de l'exposition Les paysages au Kunstmusueum de Bâle (2011)


Bibliographie :

Max Beckmann, un peintre dans l'histoire, 410 pages, Editions du Centre Pompidou, Paris 2002, 53 euros. Ce catalogue est un livre majeur.

Ecrits, Max Beckmann, Ensba, 29 euros.