Miroirs au milieu des blés

Surfaces de projections, Centre d'Art Contemporain, La Synagogue - F-57590 Delme (tél : 03 87 01 43 42), jusqu'au 22 septembre 2002.

par Alain Jean-André

Prendre contact avec l'art contemporain sur le plateau lorrain, au milieu des champs de céréales en cours de moisson, c'est possible cet été en entrant dans l'ancienne synagogue de Delme, un petit village situé entre Metz et Château-Salins. Sept artistes réunis dans cet espace vertical, entre les murs blancs et les fenêtres lumineuses. Sept oeuvres (en fait huit), pour un thème difficile et riche, qui confronte objet et idée (ou idée et objet) : une sorte de trajectoire en sept moments où le thème du miroir, du reflet, joue un rôle central.

Cérébral, self described and self defined (décrit par soi-même défini par soi-même) (1965), énoncé de néons bleus sur un mur blanc, de l'Américain Joseph Kosuth, renvoie à l'art conceptuel, aspect de l'art contemporain qui reste encore énigmatique (l'art comme idée a pourtant fait son chemin depuis les années 60) ; mais ici une moitié de l'énoncé (d'un bleu plus clair) indique un vieillissement de l'oeuvre : ironie de l'objet qui - paradoxalement - semble s'amuser avec l'idée. Ascétiques, Tableau/aveugle et Silence/personne (1998) sont deux toiles du Suisse Rémy Zaugg où le blanc domine. Sur chacune sont sérigraphiés les mots du titre. On peut y voir un travail proche de Joseph Kosuth, mais avec un médium traditionnel, qui creuse une sorte de vide actif : pas de représentation, des signifiants sur l'espace blanc, des espaces laissés à l'imagination.

Intriguant,Corps noir (1994) d'Ann Veronica Janssens, un objet de plexiglas noir qui brouille les pistes de la perception. Est-on en face d'un miroir concave ou convexe ? On cherche dans le reflet de l'espace sa propre image, on se rend compte - qu'à partir d'une loi physique simple - on entre dans un monde qui mêle réel et illusion. Trompeur, Triangle pavillon (1987) de Dan Graham, un espace formé par des plaques de verre tenues par une structure en aluminium dans lequel on peut pénétrer. On passe de l'extérieur à l'intérieur, on met en action regard et corps - et on joue avec la transparence et les reflets : une cabine froide, impersonnelle, qui cache bien son jeu. Violent, Fountain (1999) de Patty Chang, une vidéo de quatre minutes qui reprend avec une grande tension le mythe de Narcisse. Images du reflet du visage de l'artiste dans un miroir recouvert d'un peu d'eau. Epurée de l'anecdote, on a sous les yeux une séquence qui met à nu la violence d'une subjectivité.

Amusant, Untitled (1993) de Wendy Jacob, une installation qui intrigue par son mouvement, suscite regards incrédules et même hilarité. Sommeil sans corps ou mouvement sans corps, tout cela suggère une présence indéfinie, voire énigmatique. Enfin, émouvant, Lover boys (1991), un parterre rectangulaire de bonbons au poids de deux amants. On est invité à prendre et à manger un bonbon, selon la volonté de l'artiste disparu. Du coup se révèlent une fable intime et une intention émouvante, qui ont d'autant plus de poids qu'elles renvoient à une situation tragique. Je me demande, en sortant de l'exposition, si elle ne condense pas, dans sa simplicité complexe, la trajectoire dont je parle au début de cette chronique. Miroirs, reflets, images, idées, objets ? - toutes ces questions, comme une volée de corneilles sur les blés du plateau lorrain.

© Chroniques de la luxiotte.
(Mis en ligne le 13 juillet 2002 )


Petit dossier (pour prolonger la visite) :

Dans ce petit dossier, une série d'images permettront de se faire une idée des oeuvres des artistes présentés à Delme, de saisir quelques aspects de leur travail ou de lire des documents qui les concernent.