Lericolais, entre gravité et légèreté

par Didier Arnaudet

Rainier Lericolais a l'art d'interpeller, d'inciter à la curiosité, voire de dérouter avec pas grand chose. Il suffit de provoquer et de profiter de la moindre occasion, du moindre rebond. Il fait preuve d'une certaine virtuosité dans cet exercice-là.  Sa production se plaît aux arabesques et à la fantaisie. Elle n'est pourtant nullement accessoire ou anecdotique. Elle dégage même un certain magnétisme.

Rainier Lericolais dessine à la colle des jeunes femmes, des vues panoramiques ou d'étranges toiles d'araignées translucides, et photographie l'écran d'une télévision au moment où elle s'éteint.  Il fabrique des éléments d'architecture éphémères en carton et travaille des images de magazines à l'eau ou au trichlo. On peut évidemment trouver paradoxal que cette capacité d'astuce et d'esquive ne se manifeste finalement que dans des portraits et des paysages qui ne tiennent qu'à un fil, des instants évanescents, des images à moitié effacées, des structures détruites après l'exposition. Et pourtant, ces oeuvres ne manquent jamais d'intérêt. Elles sont obstinément liées à un effet de collision. Le choc est parfaitement imaginable et il en reste la singularité de l'impact. On pointe un indiscutable savoir-faire. Mais ici, savoir et faire ne sont pas des alliés naturels qui se prêtent main forte, mais des adversaires engagés dans une sorte de compétition où, pour l'emporter, il faut se heurter de plein fouet à l'autre et prendre ainsi le dessus en le renversant. Ils doivent sans cesse se surpasser, se dépasser et faire appel à toutes leurs ressources d'agilité, d'improvisation et de feinte. Dessin, photographie, sculpture et peinture ne tiennent pas leur "rôle", et deviennent des obstacles qui attendent d'être percutés et pouvoir ainsi servir à quelque chose.

Rainier Lericolais privilégie une matière éminemment précaire (colle, carton, images résiduelles) qu'il ne cesse de mettre en chantier dans différentes expérimentations. Cette matière passe d'une question à une autre. Mais ces questions, c'est à elle-même qu'elle les adresse et nous convie à en être les témoins privilégiés. Ces questions évoquent des degrés se structuration ou de déconstruction, de fragilité ou de solidité, de figuration ou d'abstraction, d'apparition ou de disparition, de préciosité ou de trivialité, de familiarité ou d'étrangeté. Elles n'ont rien du ver logé dans le fruit. Elles dissèquent, mettent en perspective et, en fin de compte, fournissent à la matière les armes dont celle-ci a besoin. Rainier Lericolais convoque un principe de lucidité et d'ironie. Mais la lucidité ne tombe pas mécaniquement dans le sérieux et l'ironie n'est pas si futile qu'il n'y paraît. C'est une bonne façon de demeurer sur un point d'équilibre entre gravité et légèreté.

Chronique de la Luxiotte
(mis en ligne le 31 mars 2003)

Cet article, paru dans Art Press en janvier 2003, est repris avec l'aimable autorisation de son auteur.

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