Picabia, singulier multiple

Francis Picabia, Singulier idéal, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, (tél : 01 53 67 40 00) jusqu'au 16 mars 2003.

par Alain Jean-André

« Picabia a fait trop de blagues avec sa peinture ! Voilà… ce que certains personnages trouvent dans le fond de sac de leur acrimonie…Et moi je dis : on a fait trop de blagues avec la peinture de Picabia ! Mon inquiétude a été transformée en plaisanterie ! Certains hommes de notre époque ne peuvent admettre que l'on soit diamant, eux qui sont bijouterie et diamant - tout - et qui ne sont rien, par conséquent ! Mon anxiété maladive m'a toujours poussé vers l'inconnu…»(Picabia décembre 1930)

Devant la peinture de Picabia, je pense à Ulysse de James Joyce, où le style change complètement d'un chapitre à l'autre. On le prend pour un dilettante parce qu'il a travaillé dans tant de styles différents : il a fait de la peinture « moderne», fauve, cubiste, il a peint des œuvres marquées par le symbolisme, il a utilisé une imagerie mécanique qu'on dirait constructiviste. Il se promène là-dedans sans état d'âme, et ça fonctionne toujours. Chez lui, c'est très clair, il y a une énorme liberté. Toute son œuvre nous enseigne ce que « changer» veut dire. « il faut être beaucoup de choses», a-t-il écrit. C'est un artiste changeant, difficile à saisir : il ne parle jamais d'une seule voix, il revêt toutes sortes de masques. Ces tableaux bougent. Ils échappent à l'idée fixe.

Francis Picabia vivait à la vitesse accélérée des amoureux de l'inexplicable, c'est-à-dire de la vie. Sa carrière artistique est une série kaléidoscopique d'expériences. Mais il est tout à fait étranger au cynisme et d'une extrême sincérité. C'est un peintre classique dans un certain sens. Le message de ses peintures est nouveau et révolutionnaire, mais la démarche est classique. Et il y a un certain plaisir dans ce mélange. Car Picabia travaillait précisément à l'époque du modernisme et son œuvre n'est pas étrangère à celles d'autres artistes de la période, dans ce qu'elle a d'ironique et dans les différents styles qu'elle adopte. Mais il précise : « Un tableau ne doit être d'aucune époque, il doit concentrer ses propres besoins et non ceux d'une époque, mais la dominer. »

Passer de l'art abstrait au figuratif pour retourner ensuite à l'abstrait est une attitude postmoderne. L'utilisation de photos de magazines ajoute un degré supplémentaire de complexité. Prendre la figure humaine n'est pas une question de régression ou de kitsch : c'est une stratégie sophistiquée fondée sur une multiplicité d'appropriations éclectiques. Picabia rebondit en permanence - du poème à la pièce de théâtre, au collage, à la peinture. Il manipule constamment, les médiums, les motifs, les formats, Son œuvre est polyphonie. Il opère aussi de légers déplacements qui ouvrent des possibilités infinies. C'est pourquoi il est devenu un précurseur de la nouvelle peinture, au centre de discussions sur le post-modernisme, sur le pastiche de la peinture. N'a-t-il pas noté « La seule révélation, c'est que le mensonge est la plus belle chose fausse, et qu'elle constitue le but même de l'art. »

Ce qui est vraiment intriguant chez Picabia, c'est sa relation mélancolique au temps. Le mélancolique avance toujours masqué. Il a une double vie. Sa manière de vivre est inconséquente, désespérée, non linéaire. C'est sûrement chez lui ce qui continue de fasciner. Picabia est un cas désespéré. Dès sa plus tendre jeunesse, il fut atteint par la peinture furieuse. Il alla jusqu'à se faire le destructeur, voire le négateur de certaines de ses œuvres majeures, perçues, sans doute, comme émanant d'un de ses autres trop génial, trop menaçant. Voilà quelqu'un qui n'a pas craint de contourner l'idéologie dominante de l'ère chrétienne (sic) fondée sur le dogme de l'unité du Moi. Il a écrit : « Entre ma tête et ma main, il y a toujours la figure de la mort ». Pourquoi l'histoire de l'art s'arrêterait-elle là où commence la psychiatrie ?

Picabia paraît parfaitement conscient de ce que les œuvres d'art sont des signifiants sociaux et que leur valeur est fondée là-dessus. De toute façon, le Picabia d'aujourd'hui, qu'on expose, qu'on admire, et qu'on décrit n'a rien à voir avec le " vrai " Picabia, celui de son temps. Ni pire ni meilleur, c'est un Picabia que Picabia n'a pas rencontré et ne rencontrera jamais.


Ce texte est un collage d'Alain Jean-André avec des citations de : Jean Arp, John Armleder, Herbert Brandl, Camille Bryen, Paul McCaryhy, Verne Dawson, Cerith Wyn Evans, Mike Kelley, Jean-Jacques Lebel, Peter Fischli & David Weiss, René Magritte, Philippe Parreno, Francis Picabia.

© Chroniques de la luxiotte.
(Mis en ligne le 9 février 2003


Bibliographie :
       Francis Picabia, Singulier idéal, Catalogue de l'exposition, 50 €