Rétrospective Rancillac à Dole

Bernard Rancillac Rétrospective 1962-2002, Musée des Beaux Arts, Dole, 10 octobre-21 décembre 2003.

par Alain Jean-André

L'exposition Bernard Rancillac, rétrospective 1962-2002, qui effectue sa dernière étape à Dole, permet de mesurer l'itinéraire d'un artiste, aussi de retrouver les échos d'une époque : les quarante dernières années du XXe siècle. Rancillac y manifeste sa rage face à l'histoire, à la violence des images d'actualité véhiculées par les médias ; il déconstruit avec une efficacité remarquable des clichés de son temps -- discours, images -- pour donner à voir jusqu'à l'os.

Cette rétrospective nous plonge au départ dans les Mythologies quotidiennes, formule inventée par le plasticien pour l'exposition du même nom (1964), au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris. Toiles aux couleurs vives, objets mêlées, constats moqueurs, emprunts aux dessins animés et à la BD (la fameuse série Walt Disney). Rancillac devient alors un artiste important de la Figuration narrative, cette réponse européenne au mouvement du Pop Art.

Mais il passe vite à une peinture plus politique : toiles qui évoquent la guerre du Vietnam, la révolution culturelle en Chine, mai 68 (en particulier la fameuse affiche Nous sommes tous des Juifs et des Allemands) ; toiles plus récentes comme La jeune égorgée (1998), Code-barres Algérie (1999). On constate combien Rancillac dialogue avec le document photographique venu de la presse : mais il le détourne, le transforme -- et le passage de l'ironie grinçante au constat de drames vécus donne encore plus de force à ses toiles.

Mais d'autres thèmes habitent, avivent sa peinture : le jazz, avec une série de plusieurs tableaux (Cecil Taylor, 1967, BB King, 1972, Janis Choplin, 1974, et l'exceptionnel Diana Ross, 1974, qui dépasse sans doute la série des Marylin de Warhol) ; le sport ; la série de Cinémonde que l'on ne peut s'empêcher de rapprocher de toiles de Picabia ; enfin, après la peinture d'événements, la peinture de "l'avènement", la femme, la nudité du corps, présence sensuelle et sexuelle, comme La Vénus de Malakoff, 2001, et le retour à une facture plus traditionnelle qui fait entrer le travail de Rancillac, au moins avec quelques toiles, dans un registre plus tendre.

Cette rétrospective donne une belle leçon d'histoire de l'art récent : quand la Figuration narrative s'est affirmée face à l'art abstrait ; quand l'art moderne s'est voulu un art politique (avec des ambiguîtés qui ne sont pas levées aujourd'hui) ; quand un plasticien montre la force de toiles qui puissent aux événements, mais aussi aux clichés populaires les plus banals, pour dire ses émotions, ses hantises et ses angoisses.

© Chroniques de la luxiotte.
(5 décembre 2003)

Liens (voir quelques toiles) :
       Femme d'Alger