La naissance d'un monde

Joan Miró 1917-1934, La naissance du monde, Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 28 juin 2004.

par Alain Jean-André

La naissance du monde, toile de 1925, donne le titre du parcours Joan Miro présenté au Centre Pompidou à Paris. C’est une grande toile avec un fond gris sale, des coulures, des taches sombres sur lequel quelques aplats de couleurs (un rond rouge, un rond blanc, un triangle noir, une autre forme noire) et quelques lignes surnagent, flottent en avant. Après avoir visité les salles précédentes, on sait que le contraste du fond et des figures, le traitement frustre de la surface et la pose de motifs ne doivent rien au hasard. Cette naissance du monde est une étape, dans une période où le peintre catalan avance, mais aussi n’hésite pas à bifurquer, à expérimenter, au point qu’il indiquera vouloir « assassiner la peinture ».

Avec cette présentation, le spectateur peut suivre une période-clé de l’activité de Miró : la succession de séries opposées, l’alternance de peintures et d’anti-peintures, l’émergence d’un langage plastique original. De travaux en travaux, on découvre une activité multiple, une liberté qui amène le catalan à abandonner la représentation, une recherche qui produit un dépouillement à la fois sobre et ludique, sans que l’on puisse parler d’art abstrait.

Dès 1917, le peintre figuratif de Montroig, qui révèle dans ses écrits une véritable passion panthéiste, est aussi un artiste qui passe la moitié de l’année au contact des avant-gardes parisiennes. Il évolue très vite. En quelques années, il compose des constructions plus dépouillées, n’essaie plus de capter la totalité de ce qu’il voit. Détachement du visible, travail de simplification, rigueur de la construction, et, enfin, production d’un univers imaginaire avec l’utilisation de signes picturaux, ce qui le rapproche des surréalistes. En 1928, André Breton écrit à son sujet : « Miró est probablement le plus surréaliste de nous tous. » Si l’on peut discuter l’appartenance, on voit le chemin parcouru en une dizaine d’années.

En fait, Miró poursuit sur sa lancée : celle de la peinture, un travail sur la toile dans laquelle flottent des signes. La série des Fratellini, tableaux de dimensions moyennes sur fond bleu, allie fantaisie, poésie et une sobriété qui donne une très forte présence au fond bleu. Michel Leiris a comparé ce dépouillement à la recherche du vide par les mystiques. Mais Miró réalise aussi des œuvres au statut ambigu, à la fois dessins, objets, collages, assemblages, comme le faisaient d’autres artistes de cette époque. Et, après un voyage de deux semaines en Hollande, en 1928, frappé par le réalisme intimiste de Vermeer et des peintres du XVIIe siècle, il peint une série d’Intérieurs hollandais qui foisonnent de détails et de couleurs : avec des courbes, des contrastes de couleurs, il créé un univers plastique mobile et imaginaire, tout en reprenant des éléments des toiles vues.

On sort de l’exposition étonné par le foisonnement de ce parcours. On a touché un Miró travailleur et bouillonnant, vif et très créatif. La série des Paysages imaginaires me semble emblématique de la réalisation d’un programme paradoxal : une image traditionnelle mêlée à un imaginaire très personnel. Chaque composition comporte deux parties, correspondant l'une à la terre, l'autre au ciel ; sur ce schéma de base, Miró pose des signes plastiques presque abstraits, des motifs colorés ludiques et poétiques. Le peintre a quitté l’image qui représente ; mais il a conservé la joie, l’émerveillement du paysage de Montroig. Sa peinture s’est affranchie de la tyrannie des apparences, elle est entrée en vibration avec une joie enfantine et cosmique.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 27 mai 2004)