Une peinture à revoir

En 2006, la peinture de Jean Messagier est de nouveau accessible à un large public à l'occasion de plusieurs expositions. On a pu voir deux toiles au Grand Palais dans le cadre de l'exposion La Force de l'Art. Cet été une double présentation est réalisée dans l'agglomération où s'était installé l'artiste en 1962, à la Tour 46, 90000 Belfort (tél : 03 84 54 25 51) et Musée du château des Ducs de Wurtemberg, 25200 Montbéliard (03 81 99 23 45), jusqu'au 17 septembre 2006. Le temps est sans doute venu de revoir (ou de découvrir) le travail de Jean Messagier et de reconsidérer sa place dans l'histoire récente de la peinture abstraite. Ce que propose le texte suivant.

par Richard Leydier

La peinture de Jean Messagier mérite mieux que l’oubli dans lequel elle est tombée, une indifférence relative due sans doute à ses liens avec ce qu’on a appelé l’école de Paris. Car à partir de la fin des années 1960, la peinture abstraite qu’on regarde en France est américaine – à l’exception bien sûr de Support-surfaces. Messagier n’a t’il pas aussi payé très cher sa volonté de ne pas choisir entre abstraction et figuration, à une époque où il fallait être de l’une ou de l’autre, comme dans les guerres de religions ? Sur ce point, il rejoint Philip Guston ou Jean Hélion, le seul qui ait su gérer sereinement cette fracture étant De Kooning. Non, le milieu de l’art des années 1970 ne pouvait regarder ce «paysagisme abstrait». Paysagisme abstrait ? «C’est une connerie !», leur aurait répondu le peintre avec son franc-parler, tout comme «l’abstraction paysagiste». Ni abstraction, ni figuration, une peinture de la vie, comme pour son collègue Rebeyrolle ; une peinture à la poésie bucolique assez proche de celle que développe aujourd’hui Daniel Dezeuze dans ses sculptures de cannes à pêche.

Pour ceux à qui la poésie, cela ne suffit pas, on peut tenter de replacer Messagier dans l’histoire récente de la peinture abstraite en regardant objectivement ses tableaux, c’est-à-dire sans a priori, en prenant en compte plus l’histoire visuelle que celle des concepts : on s’apercevra alors que ses œuvres n’ont pas à rougir face à celles de Richter ou d’artistes plus jeunes, comme Bernard Frize, qui a forcément regardé ses tableaux des années 1980 et 1990. Cependant, l’art de Messagier s’en différencie radicalement, car il développe une abstraction subjective qui ne s’embarrasse pas d’un protocole, et qui n’a pas besoin d’un bagage théorique pour exister. En regard de l’impasse dans laquelle se trouve actuellement la peinture abstraite, on gagnerait peut-être à prendre en compte l’expérience de Messagier. Il s’est précisément délesté de ce qui, à mon sens, a «tué» la peinture abstraite : le bavardage.

Parce que, rappelons-le, on se fiche que la peinture soit abstraite ou figurative, qu’elle soit intellectuelle ou non, qu’elle s’inscrive dans la continuité de la grande histoire moderniste ou pas. Ce qui compte avant tout, c’est d’être touché. C’est le cas avec les tableaux de Messagier, qui me semblent très actuels, car baroques et impurs, c’est-à-dire à l’opposé d’une vision obstinée de la peinture qui prônait la pureté et l’objectivité… une vision qui a fait son temps.

Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 23 novembre 2004)


Cet article, paru dans Art Press de juin 2004, est publié avec l'aimable autorisation de son auteur.


Liens :
      Accéder à la présentation du dossier Jean Messagier