Le « secret » de Messagier

par Alexandre Voisard

Jean Messagier. Messagier. Je rêve sur ce nom qui pourrait revêtir un sens premier, s'affubler d'un noble symbole « Recevez mes bons messages du pays du Doubs. » Mais le i s'interpose, le i de Messagier ricane, finasse, irradie. Dans le langage d'aujourd'hui auquel l'artiste donne des gages, on dirait que le i fait tilt. Et c'est vrai qu'il n'est pas innocent, qu'il nous trouble et nous avertit : « Je ne suis que le faux frère du Messager Boiteux, mon almanach distend la chronologie, distrait la météorologie, sublime les cultures potagères, assimile le zodiaque à un jeu de paumes, mon almanach titille les lunaisons et stigmatise les saisons. »

Soyons grave un instant, et juste un peu pédant : il y a, dans le nom de Messagier, une richesse sémantique qui devrait utilement nous avertir de la profondeur du champ dans lequel l'artiste nous attire. Car rien n'est plus périlleux, dans l'approche de cette peinture, que la lecture au premier degré. Si Messagier sème des cailloux blancs dans les prairies du ciel au printemps, ce n'est certes pas pour brouiller les pistes, pas davantage qu'il ne célèbre les piqûres de guêpes pour jouer au plus fin. Le i de Messagier pétille comme son oeil. Il faut prendre sa peinture au sérieux : il a passé par le vertige des falaises, parcouru l'histoire de l'art en bottes de sept lieues, il en est sorti complice des grands maîtres, il a hanté tous les inventaires de paysages, avalé toutes les rivières et gobé les constellations.

Il faut prendre cet homme au sérieux qui a arpenté sans relâche les plus obscurs labyrinthes de la nature, dont il connaît les moindres plis, dont il a prisé toutes les humeurs et goûté chaque saveur. Dans son passionnant journal (Feuilles de millfeuilles, Fata Morgana, Montpellier, 1984) il écrit, à propos du monde fascinant des champignons dont il est un héraut : « La pholiote squarosa, l'helvelle, l'agaric arvensis m'apportent les secrets de construction que je cherche depuis toujours pour cerner et capter les volumes extérieurs. Cette précision folle, cette exactitude de délire, sont pour moi une clef de prolongement, non de description. »

Ici, sans doute, se trouve le « secret » de Messagier, la clé pour pénétrer ses arcanes. Il s'agit bien de prolonger les mouvements de la nature en s'en inspirant et non de figer celle-ci en l'état d'imitation. L'art de Messagier est donc en soi une puissante expression de la nature. L'élan résolument panique de l'artiste implique un engagement du corps, une mise à l'épreuve physique qui supposent, bien entendu, la collusion irrémédiable de la matière et de l'esprit. A quoi il faut ajouter le i de Messagier, vecteur de distanciation et allumeur de fusées, le i de la parodie par quoi le temps, l'époque et l'ivresse du discours constituent autant de grains de sable dans les rouages de l'increvable machine de l'art.

Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 3 décembre 2004)


Ce texte a été écrit lors de l’exposition Jean Messagier à Saint-Ursanne (Suisse) en 1984. Il est publié avec l'aimable autorisation de son auteur.


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