Mise en scène de la peinture

Collections publiques & collections privées, Gilles Traquini, Le 19, Centre régional d’art contemporain, 19 avenue des Alliés 25200 Montbéliard (tél : 03 81 94 43 58), du 9 octobre au 28 novembre 2004.

par Alain Jean-André

Gilles Traquini occupe tout l’espace du 19, à Montbéliard. Dans les salles du centre d’art, il a réalisé une mise en scène avec des œuvres variées : elles multiplient les références, de l’art populaire à l’œuvre d’art, de la consommation de chromo aux fantasmes des plasticiens contemporains. Cette exposition, qui utilise différents médiums (peinture, dessin, vidéo, sculpture) comprend plusieurs facettes : l’humour y côtoie réflexions sur l’art, les toiles mêlent pastiche et hommage, l’aspect ludique jouxte de singulières présences.

Avec ses œuvres composites de grand format : montagne, mer, sous-bois, Gilles Traquini a travaillé sur des clichés de la modernité : il est parti d’images de milieux sauvages, bucoliques, produites à une époque pendant laquelle se propage l’industrialisation et ses ravages. La toile Courtesy the Museum of modern art, New York me semble condenser les intentions de cette peinture « à double sens », à la fois pratique d’une technique et travail conceptuel : on y voit un homme vu de dos (un chasseur ?) devant un plan d’eau entouré par les arbres d’une forêt ; représentation bucolique qui utilise des gris, avec la phrase du titre estampillée en brun dans la partie basse du tableau.

Au sujet de ses toiles monochromes, l’artiste a fourni une indication : « Le tableau dépouillé de sa couleur met en scène la peinture. » L’ensemble de l’exposition correspond bien à cette assertion, dans tous les sens du mot peinture. Parfois, la toile comporte un néon ou un caisson lumineux sur lequel figure un terme générique, par exemple : mer. L’inclusion de cet élément technique contemporain, qui induit une redondance sur le lieu commun du thème, peut être aussi considéré comme une intrusion de « mauvais goût », encore que ce mélange de deux techniques reste chaque fois très sobre.

Les deux petites salles présentent, elles, deux variantes du thème des collections privées avec des œuvres de petits formats. Dans la première, de nombreux croquis, que l’on imagine sans problème dans un cabinet de musée, comme l’indique les étiquettes placées en dessous des cadres. Dans la seconde, des images bucoliques ou de montagnes inscrites dans un cercle encadrées par des dorures ; en surimpression, deux notations : « collection privée » sur l’image, le nom d’une grande ville sous l’image. Ces petites huiles sur bois offrent un condensé remarquable de significations. Elles réussissent le tour de force de marier un discours concis à une présence, plaçant le spectateur dans un entre deux séduisant.

On l’aura compris, le mode dominant de ce travail consiste en rappels, reprises, connotations : il s’inscrit dans le cours d’une histoire (de l’art) et dans la pelote enchevêtrée de l’art contemporain. Mais comment ne pas voir dans la toile de la vague et la copie de l’origine du monde un bel hommage à Courbet ? D’autre part, la remarquable « frise » des oiseaux colorés et découpés sur un fond métallique noir peut surprendre : le dépouillement et la rigueur de ce travail, sans aucun mot cette fois, fait entrevoir un autre registre. Ce n’est pas le moindre intérêt de cette exposition d’une grande richesse.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 novembre 2004)