Force sauvage de Reyberolle

Reyberolle, Espace d'art contemporain Fernet-Branca,
2 rue du Ballon, 68300 Saint-Louis (tél : 33 3 89 69 10 77)
du 19 mars au 31 octobre 2005.

par Alain Jean-André

Reyberolle a traversé le XXe siècle dans l'ombre. Il y présenté des expositions dans différentes galeries, mais rien dans les grands musées français, de Paris ou de province. Il est mort le 7 février 2005, à l'âge de 79 ans ; il s'est battu un bon demi-siècle avec la peinture ; une longue traversée du désert. La rétrospective de Saint-Louis, qui a lieu dans des salles aménagées à l'intérieur d'une ancienne distillerie, permet de mesurer l'envergure du peintre pour qui ne le connaît pas, de retrouver la puissance de son travail pour ceux qui l'ont suivi de loin en loin.

Il y a chez ce peintre quelque chose de rebelle, d'irrécupérable. C'est sans doute ce qui lui a valu d'être autant à l'écart des institutions du monde de l'art. Mais il vivait au cœur de la peinture, une peinture de combat, qui répond aux violences du monde, enragée plutôt qu'engagée. Sur ses toiles, ce qui est représenté éclate, dans les convulsions du dessin, dans la profusion des matières ; sa peinture excède le réalisme, elle se moque de l'image : elle surprend par la clarté des thèmes et la vigueur de sa facture, elle inscrit l'œuvre dans les fractures du siècle, là où ça grince, ça fait mal.

Reyberolle a une façon très personnelle de traiter un sujet, tous les sujets. Exemple, la série Le Monétarisme, dans la première salle : sur la toile Leadership (1996), un corps étreint par un squelette qui sort d'un cercueil ; on est dans le monde des Vanités, on sent poindre (comme avec d'autres toiles) derrière le révolté, le moraliste ; mais seulement le moralisme de celui qui a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre – pas celui des religions, des dogmes, des préjugés. Reyberolle est notre Goya. Il atteint une rare intensité. En passant devant les toiles on remarque des grillages, placés tels quels ici ou là, insistance sur un paradoxe de notre temps : recherche, revendication de la liberté, mais multiplication des prisons. Il n'est pas étonnant qu'une des séries ait pour titre Les Prisonniers (1972) – on peut en voir quelques tableaux, des chiens derrière des grillages, justement –, une autre Les Evasions manquées (1980-81), une troisième Implosions (2004). Reyberolle était en prise directe avec notre temps. Avec tous les temps.

Même quand il peint Le Vieux Saule (2000), il lui donne une telle force, mêlant branches, boue, brindilles, mousse, herbes à la peinture épaisse, qu'il produit une présence brute, terrestre, sauvage. Rien de bucolique, de léché, d'esthétiquement correct dans cette sorte d'orage ; rien d'assouvi, de calme dans ce vieux saule : on peut même y voir un autoportrait, une façon vigoureuse de tout nouer ensemble, des parties de sa vie, des potentialités de son art, une manière de prendre un motif traditionnel et de l'amener à un paroxysme. Ainsi pour La Grande Nature morte (1999), toile d'une très grande taille, qui trouble par le mélange des motifs et des matières.

Il faudrait insister sur les toiles des séries On dit qu'ils ont la rage (1984-85), Au Royaume des Aveugles (1987), Les Panthéons (1990-91). Mais une série retient l'attention, sept toiles éclatantes, les étals d'un marché, des pains, des volailles déplumées, des pastèques, des bananes, des éclats de couleurs acides, vives, des grillages encore, des serpents qui redressent la tête, des ventilateurs qui tournent. Elles ont pour sujet Madagascar. On sent presque la chaleur intenable de cette île. On est dans la fournaise de la peinture, dans le brasier de notre époque. Sur ces toiles, encore la violence du monde – grâce à la force des solutions plastiques, à leur conjugaison. On commence seulement à visiter l'œuvre de Reyberolle.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 16 octobre 2005)



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