Les affiches lacérées de Villeglé

La manifestation spontanée, Jacques Villeglé, Galerie de l'Arsenal, avenue Ney, 57000 Metz (tél : +33 (0)3 87 39 92 00) à voir jusqu'au 25 septembre 2005.

par Alain Jean-André

Une excellente présentation du travail de Jacques Villeglé, cette exposition à Metz. Elle reprend quelques affiches lacérées de petits formats des années 60 et 70, mais passe vite à des affiches récentes de plus grands formats. Le spectateur peut voir un choix significatif d'artefacts du lacéré anonyme ainsi qu'un croisement d'actions avec Jean-Pierre Reynaud, autre aspect intéressant de l'exposition. Enfin, une vidéo, qu'il faut prendre le temps de regarder, donne une version animée et sonore d'une démarche proche des collages.

Jacques Villeglé part d'affiches décollées sur les murs et les panneaux publicitaires. Il en est un collectionneur avisé depuis la fin des années 50 (1). Ces ready-made prélevés dans la rue sont en principe présentés tels qu'il les a trouvés. Il défend l'idée d'une pièce qui ne vient pas d'un artiste, mais d'anonymes qui ont lacérés, déchirés les affiches des rues. Pourtant, ces œuvres anonymes, il les a tout de même sélectionnées; il en a recueilli la force brute, dans un cadrage qu'il a choisi, comme le ferait un photographe ; et ses choix ne sont pas étrangers à l'histoire de la peinture. Il est sensible à une plastique qui mêle couleurs, énoncés, motifs publicitaires ou politiques. Il joue avec ces éléments comme un musicien qui compose un mélange de sons et construit un paysage sonore. Il rend visible un chatoiement moderne autant fait de constructions que de destructions, de dénotations que de connotations.

L'ensemble exposé cette fois comporte plus d'une vingtaine d'œuvres. L'une, décollée à Poitiers le 8 janvier 2001, et qui attire tout de suite le regard, mesure vingt-deux mètres de long. Elle a pour titre Manson & The Little Rabbits et répète des images publicitaires venues du show-biz dans un chaos curieusement ordonné. Cette seule pièce cumule de manière spectaculaire l'art de Villeglé : la déchirure, la lacération participent à un mode d'apparition monumental ; la série d'affiches combine graphisme pur et icônes contemporaines. Résultat : l'objet plastique produit une saisissante mise en abîme de traces de nos sociétés de consommation.

Le travail croisé avec Jean-Pierre Reynaud ouvre d'autres perspectives. Mais on reste dans l'effacement du sujet-peintre, dans la rue qui devient atelier, dans l'intervention d'anonymes. La recherche d'affiches déchirées de Jacques Villeglé a préfiguré le Nouveau Réalisme, le Pop Art, et même influencé l'Arte Povera. En avril 1960, à Milan, l'artiste a participé à la première exposition du groupe des Nouveaux Réalistes (2). Cet été 2005, l'exposition de Metz donne une bonne idée de sa démarche : avec ce flâneur des palissades, un objet courant et éphémère a accédé au statut d'œuvre d'art ; avec lui, même s'il n'est pas le seul, le regard l'emporte sur le geste et conduit à « la Peinture dans la non-peinture »(3).

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 30 juillet 2005)


Notes :
1. Depuis 1988, six des dix-neuf volumes du catalogue thématique et exhaustif de ses affiches lacérées ont été édités chez Marval. Le volume qui a pour titre Carrefour politique (1997) est paru aux éditions Vers les Arts.
2. En avril 1960, à Milan, Pierre Restany, alors jeune critique de 29 ans, a rédigé le premier manifeste du Nouveau Réalisme et organisé une exposition à la galerie Apollinaire avec Yves Klein, Jean Tinguely, Raymond Hains, François Dufrêne et Jacques Villeglé.
3. Titre d'une série d'expositions qui eurent lieu à Nice, Toulouse, Cologne en 1988 et 1989.

Liens :
       En savoir plus sur l'exposition à Metz
       Voir quelques affiches d'une autre exposition
       Lire des extraits du texte Lacéré anonyme (en italien)





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2 expositions de 2008