Duchamp encore tout chaud

par Alain Jean-André

L'exposition Dada qui s'est ouverte l'automne 2005 au Centre Pompidou à Paris a connu un événement passé dans les faits divers. Le mercredi 4 janvier 2006, à 11 heures 30, un homme a ébréché à coups de marteau La Fontaine de Marcel Duchamp, un urinoir devenu œuvre d'art, avant de signer son acte : Dada. L'individu a été arrêté et placé en garde à vue ; plainte a été portée contre lui pour dégradation d'une œuvre de valeur. Le 24 janvier 2006, le tribunal de grande instance de Paris a condamné l'agresseur à trois mois de prison avec sursis et à payer 14 352 euros de frais de restauration et 200 000 euros de préjudice matériel. Le Centre Pompidou avait demandé 427 000 euros pour cet urinoir estimé la bagatelle de 2,8 millions d'euros. Si on peut monter une expo Dada aujourd'hui, l'esprit Dada, lui, est prié de rester au vestiaire.

On objectera que l'iconoclaste de cette histoire n'en est pas à sa première agression de La Fontaine de Duchamp. Il s'est déjà pris à l'objet symbolique le 24 août 1993, lors d'une exposition au Carré d'art de Nîmes. Il avait même commencé par se soulager dans l'objet industriel promus au rang de sculpture. En fait, ce « vandale » est l'artiste Pierre Pinoncelli, 77 ans. Sa première intervention (dadaïste ?) avait donné lieu à un jugement qui l'avait déjà condamné : l'avocat Bernard Edelman avait expliqué qu' « en brisant un urinoir célèbre, il cherchait à s'accaparer la notoriété de l'artiste qui y avait apposé sa signature.»

N'empêche. Les « actions » de notre homme soulèvent une série de questions qui sont loin d'être sans intérêts. Ce n'est pas le moindre paradoxe de cette histoire. Si l'on constate un cousinage avec l'insistance sur l'absurde, le mécanique, la raison prise à rebrousse-poil des dadaïstes aux lendemains de la Grande Guerre, on y voit aussi une manière proche du procès de Barrès monté par Breton, l'homme qui allait lancer ensuite le Surréalisme. Dans les deux cas, l'action d'éclat, le scandale attire l'attention générale à cause de la notoriété de la cible. Ce type d'intervention ne peut avoir un écho, et peut-être un sens, que dans cette sphère particulière, bouillon de culture des médias en quête de cette marchandise.

En promouvant un urinoir au rang d'œuvre d'art (conception du ready-made), Marcel Duchamp a insisté sur le fait qu'il effaçait sa signification courante pour lui donner un sens purement esthétique. Il déplaçait ainsi la notion d'art d'une pratique manuelle héritée des artisans à un choix intellectuel (qui a ouvert les portes à l'art conceptuel). Quand Pierre Pinoncelli frappa une première fois La Fontaine, il expliqua qu'il avait voulu rendre « sa dignité à l'objet ». Autrement dit, il avait voulu faire l'inverse de Duchamp : ramener « l'objet le plus célèbre de l'histoire de l'art » du XXe siècle à son rang de vulgaire objet utilitaire, périssable et misérable. Une désublimation qui atteste que le roi est nu. Mais sa faiblesse, sa grande faiblesse, ce fut d'être le second, pas le premier. En art, ça ne pardonne pas.

Quand à l'« œuvre originale », à sa « valeur », il n'est pas inutile de rappeler les faits suivantes. La Fontaine à laquelle Pierre Pinoncelli s'est attaqué n'est pas l'œuvre originale. Elle n'existe plus depuis 1917. Elle a été perdue. Les huit versions actuelles ont été réalisées par l'artiste et le marchand italien Schwartz en 1964. L'une d'elle, disponible sur le marché en 1999, a été vendue à un collectionneur grec 1,6 millions d'euros. En janvier 2006 le Centre Pompidou estime un exemplaire à 2,8 millions d'euros. Autrement dit, cette œuvre de Duchamp prend près de 11 % de valeur chaque année sur le marché. On ne badine pas avec l'esthétique à deux chiffres du marché de l'art.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 janvier 2006)