Frank Morzuch, dans un entre-deux

par Alain Jean-André

Rencontrer Frank Morzuch dans sa grande maison de Faucogney, ce n'est pas seulement entrer dans un chantier qui s'étend sur plusieurs étages, mais aussi pénétrer dans l'univers d'un artiste énigmatique. Il s'est installé au fond d'une vallée qui s'enfonce dans les Vosges du sud. En janvier, sous la neige, le centre du bourg fait penser, avec le clocher en oignon de son église, ses maisons trapues resserrées autour de rues étroites, ses hauts murs de pierres, à une toile de Bruegel. Un paysage presque médiéval, qui semble vivre à l'écart du monde contemporain. Frank Morzuch a trouvé ce lieu presque par hasard, un jour, en cherchant un endroit pour passer un coup de téléphone. En fait, le hasard n'a sans doute qu'une petite part dans cette affaire.

L'artiste a toujours vécu proche de la nature, des forêts, des rivières, des montagnes, des chaumes. Il a passé une partie de sa vie dans un village de la Tarentaise, berger pendant de longues années. Il a vécu aussi quelques temps au Canada. Mais il revisite constamment les paysages vosgiens ou sous-vosgiens comme un explorateur en quête de ce qui peut nourrir son art. C'est un marcheur, un arpenteur, un éveilleur de ce qui s'est évanoui sous les mousses et les fougères. Il est attentif aux anciennes fontaines, aux grottes, aux croix, aux pierres enfouies dans les sous-bois. Il réactive la mémoire d'espaces devenus vides, il revisite des lieux qui furent habités. Mais il ne s'arrête pas là : il intervient dans des paysages d'une beauté sévère et nordique, construisant une géométrie très personnelle.

Ses interventions dans la nature procèdent de règles précises. L'artiste aligne des pâtés de sable, des petits tas de pierre, mais de plus en plus gros : l'oeil du spectateur perçoit des masses identiques, il constate que la perspective est déjouée. Le même effet peut être induit par des constructions plus complexes en damiers sur une rivière ou un étang. D'autres fois, une intervention in situ sur des troncs ou sur des rochers conduit à une illusion d'optique ; elle peut souligner la limite entre la terre et le ciel, suggérer une figure géométrique virtuelle. Lors de ces interventions, Frank Morzuch n'est pas un géomètre ordinaire : sa démarche tient au baroque par l'emploi du trompe-l'oeil. Conscient de ce qu'il produit, il précise qu'il tente de « rapprocher le virtuel du réel jusqu'à ce qu'il se superpose effectivement à la réalité du lieu».

Et si ce que Frank Morzuch appelle « le virtuel » était un euphémisme pour désigner le jeu de son imagination ? En 2002, à la Halle aux blés de Sélestat, il a construit une « étoile de Saturne » dans laquelle il a défié la perspective avec astuce et technique ; mais il ne s'est pas arrêté à cette installation : il a utilisé le périmètre médiéval de la ville pour tisser des liens entre la ville humaniste et Albrecht Dürer. L'artiste a étudié les trois gravures « Melencolia »; il peut parler longuement des carrés magiques présents dans leur composition ; il livre ainsi l'une de ses sources, celle d'un jeu avec les nombres qui lui permet d'accéder à des pistes oubliées ; aussi celle d'une méditation érudite qui stimule son activité créatrice. Sa démarche est la même que lorsqu'il arpente un paysage : à partir d'indices, il revivifie ce qui s'est perdu, il redonne du sens.

Et quand une ampoule tourne sur des alignements de pierres placées au sol, quand ce pinceau de lumière donne vie au minéral, Frank Morzuch utilise des moyens contemporains. Cette fois le dynamisme des ombres crée une oeuvre cinétique. La sobriété du dispositif allie l'ancien et le présent, la rigueur et le dépouillement. La nature a disparu, l'ascèse est toute proche. On perçoit encore le désir intense de construire, mais cette fois la lumière prend le pas sur la matière. Dans ce cas, l'artiste monte une installation séduisante et joue de nouveau avec notre perception ; il va même un peu plus loin : il construit un dispositif hypnotique qui dit autant le vide que le plein, l'absence que la présence. Il s'inscrit dans cet entre-deux.

© Chroniques de la Luxiotte
(14 janvier 2006)

Lire un article sur une installation de l'artiste.


Bibliographie (revue en juillet 2011):
- F. Morzuch, La Quadrature de l'arbre, Neo Typo, 2010.
- F. Morzurch, A l'envers du ciel, Barr, 2002.
- F. Morzuch, Catalogue d'exposition, Galerie Bruno Delarue, Paris, 2000.
- F. Morzuch, Lieux & Non-lieux, Entre Phalsbourg et Saverne, La Nuée Bleue et Frac Alsace, Strasbourg, 1998.