Les couleurs couleurs

par Jean-Gabriel Cosculluela

Dans ses « Figures de l'air », l'artiste naît dans l'espace et le temps même de sa peinture ; elle naît dans l'instantané du premier regard, du premier geste, du premier déplacement dans son atelier où elle commence à fixer les formes, la matière des pigments et des couleurs ; elle naît aussi dans la durée et le recommencement de sa peinture.
Avec ses toiles, ses papiers, ses manuscrits peints, Anne Slacik est dans l'extrême contemporain, mais elle en rejette formellement ses excès, ses outrances anecdotiques qui veulent programmer, « installer » la fin de la peinture ; elle n'envisage nullement la disparition de la peinture.
Pour elle, « continuer à peindre, c'est se donner la possibilité de continuer à penser ».

Avec ses toiles, ses papiers, ses manuscrits peints, ses « Figures de l'air » dit-elle, elle se donne les limites, les contraintes du visible, bien sûr, mais elle y crée des perspectives, elle y sait l'invisible proche et présent , elle y travaille inlassablement l'énigme de l'abstraction et de la vie. Elle se donne chaque jour les contraintes du recommencement.

Un jour, dans son atelier, j'imagine, elle rencontre un écrivain :
« - Bonjour, je t'avais oublié.
- Est-ce jour de peinture ?
- C'est tous les jours le jour
».

Ramenée à cette nécessité quotidienne, l'abstraction, dans la peinture, n'a plus rien d'un espace clos; elle se confond même avec elle.
L'abstraction est, pour Anne Slacik, un espace de tension et d'intensité, de respiration de la peinture : l'artiste nomme peut-être avec ses « Figures de l'air » ce geste vers.

La matière, les pigments et les couleurs sont ici une épaisseur, mais cette épaisseur provoque paradoxalement une « fluidité », comme le remarque Bernard Noël dans le texte qu'il consacre à Anne Slacik (1), une légèreté dans le regard. Celle ou celui qui regarde ces « Figures de l'air » peut toucher ainsi des yeux cette épaisseur. « Dans cette épaisseur-là, --épaisse comme un souffle--, la peinture fait graviter la vue. Et vous voyez ce que d'ordinaire la vitesse de la vue dissimule, et vous voyez en plus votre présent ».

Le présent, c'est tout entier le regard, et en regardant les toiles, les papiers, les manuscrits peints d'Anne Slacik, il ne faut guère s'éloigner du regard et du présent, il faut se tenir dans l'espace et le temps de la persuasion, comme le dit Carlo Michaelstaedter « Que vous importe de vivre si par souci du possible vous renoncez à la vie au sein de chaque présent » et il poursuit : « Essayez de regarder les choses que vous ne voyez pas, et vous verrez des lignes lignes, des corps corps, des couleurs couleurs ».

Un autre jour, dans l'atelier, j'imagine, l'écrivain revient la voir et lui demande :
« - Peins-moi le regard ! »
Elle rappelle alors à l'écrivain ses propres mots dans un roman d'œil : « Imaginez qu'on opère un prélèvement dans le regard : que verrions-nous ?… Nous verrions ce que nous ne voyons pas, mais qui nous fait voir, ce qui peut-être nous aveugle et, qui en tout cas, nous en met plein la vue : le bruissement, le fourmillement, le frémissement de la matière invisible du visible ».

Anne Slacik peint la matière aveuglée de tout regard à son recommencement. Elle peint dans l'épaisseur, dans le corps de l'invisible, elle en sait les angles vifs, les bords perdus, les pentes, les couleurs, les coulures de peindre : là où va naître le regard comme y naît sa peinture : près aussi de la perte, de ce qui se défait.

La matière invisible du visible, ce sont les couleurs qui rythment l'espace et le temps de cette peinture.

Le regard -- n'importe quel regard -- peut accompagner alors l'abstraction. Celle ou celui qui regarde alors s'y éclate - je veux dire : s'y crée -, comme il crée dans la persuasion le présent.

Avec ses toiles, ses papiers, ses manuscrits peints, ses « Figures de l'air », Anne Slacik, en risquant l'abstraction, prend le risque de ne pas donner de fin au geste de peindre, à son déplacement dans l'atelier, aux leçons du dedans et aux leçons du dehors de l'atelier. Il n'y a pas ici de préméditation esthétique arbitraire. Les formes, la matière des pigments et les couleurs -- quelques couleurs seules -- se tiennent dans un serrement de mains dans les moments même de sa peinture.

« Peindre, composer, écrire : un parcours. Là est l'aventure d'être en vie ».
La peinture et le regard sont ici parcours, traversée, autant pour l'artiste que pour celle ou celui qui regarde.
C'est peut-être pour cela qu'Anne Slacik fait la rencontre de l'écrivain et des mots, de sa tension et de son énergie à s'abstraire dans les mots. Parce que dans les mots, rien n'est instrumentalisé, rien n'est prémédité de la peinture et du regard. Parce que dans cet espace, dans ce temps littéral des mots, il y a une écoute, une hospitalité de la peinture et la peinture vient dans la nature matérielle des mots, faits de terre et de ciel, faits d'air et de souffle, d'eau et de lumière. Comme la peinture, les mots ont des formes inconnues et ils sont dans l'énigme de l'abstraction et de la vie.

C'est impensable peut-être à première vue, mais le regard est libre, fluide comme l'air et le souffle dans l'épaisseur de cette peinture : dans le parcours, la traversée de la tension, de l'intensité, du présent.

L'abstraction n'appartient qu'à la nécessité vitale de peindre, et du regard du visiteur qui déjà vient dans la peinture, rien n'y est laissé à l'abandon.
Le seul espace, le seul temps de la peinture, c'est l'espace et le temps d'une vue et d'une vie autres, à même de recommencer, de se déplacer. « Notre mémoire est aussi le premier regard, vision portée là-bas, si loin. Il n'y a qu'un seul voyage et il est de commencement ».

Un dernier mot, il reste à l'artiste. « Quand je suis dans mon village, les gens disent : la dame, elle s'occupe. Je m'occupe parce que c'est vital ».

Est-ce jour de peinture ? C'est tous les jours le jour. C'est vital.

© Jean Gabriel Cosculluela, 2001- 2004
Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 11 novembre 2006)


(1) Bernard Noël « Roman de la fluidité » in Catalogue de l'exposition Galeries du Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, octobre-décembre 1998. Repris dans son livre : Romans du regard Editions POL, 2004. Publication en livre d'artiste aux éditions Fata Morgana.

Merci à Anne Slacik, à Sylvie Fabre G., à José Manuel Broto, à Carlo Michaelstaedter, 2003, à Henri Michaux & à Bernard Noël : certains de leurs mots sont en italiques dans ce texte.

Anne Slacik expose à la Médiathèque, 51 av de Lorraine - 57190 Florange (tél : 03 82 59 44 90) du 20 octobre au 25 décembre 2006.


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