Années des cochons

Wim Delvoye, Galerie Emmanuel Perrotin, 76, rue de Turenne, Paris-3e (tél : 01-42-16-79-79), du 10 mars au 12 mai 2007.

par Alain Jean-André

Comme de nombreux artistes des années 90, Wim Delvoye emploie une stratégie qui consiste à fabriquer (ou faire fabriquer) des répliques d’objets courants. On se souvient de la bétonnière, de la pelleteuse ou du camion réalisés à l’échelle 1 en bois exotique. Reprises ironiques de machines de chantier ornés de motifs parfois gothiques. Un mélange qui change complètement la représentation de l’objet. Provocation ? Ironie ? De toute façon, manipulation de formes qui renvoie autant à un fétichisme contemporain de la machine qu’à un goût d’aujourd’hui pour le « gothique ».

Avec Cloaca, on a toujours affaire à une machine, mais à une machine qui produit des excréments. Elle ne se trouvait pas auparavant dans les circuits commerciaux ou dans une quelconque usine. Il ne s’agit pas d’un ready-made. Elle n’est pas composée d’un ensemble d’engrenages et de courroies, comme les grandes sculptures de Jean Tinguely dont les mouvements et les sons s’opposent aux œuvres statiques et séduisent autant les petits que les grands. Cette fois, la machine, qui ressemble à une succession d’appareils de laboratoire d’une propreté impeccable, produit ce que d’habitude on élimine en tirant la chasse d’eau. On dit que ce dispositif a attiré l’attention de scientifiques et d’entreprises. On croit rêver. Car Cloaca présente une particularité malicieuse : elle concentre de manière vertigineuse l’ingéniosité et la farce, l’efficacité et l’esprit dada.

L’exposition parisienne permet de voir des vidéos des fameux cochons tatoués ainsi que quatre de ces animaux aussi présents que ceux d’un musée d’histoire naturelle. Wim Delvoye a commencé cette activité particulière en Belgique dans les années 90. Ensuite, avec les transformations économiques mondiales, il a délocalisé son élevage de cochons dans la banlieue de Pékin. Vingt bêtes dont la peau rose est tatouée de motifs venus de Walt Disney ou d’autres sources populaires. Vingt bêtes devenues aussi séduisantes que les éphèbes tatoués de nos mégalopoles. Comme pour Cloaca, cette action synthétise à merveille des aspects du monde contemporain. Dans ce cas : mimesis de l’organisation internationale du travail, rôle-clé de l’utilisation des médias, tatouages devenus forme de peinture, jeu équivoque qui fait penser aux dessins satiriques ou à la publicité.

Quant à la maquette nommée Chapelle, (3 mètres de haut, pour un édifice de 27 mètres prévu dans le parc d’un collectionneur belge), elle s’accorde, elle aussi, des libertés de dessins satiriques et de parcs d’attractions qui attendent les foules. Il suffit d’observer les rosaces, les portes, les vitraux. Plus on regarde, plus on découvre les détails d’un lecteur d’ouvrages contemporains plutôt que de planches de Viollet-Le-Duc. Inutile de chercher une quelconque reconstitution historique. Elle n’est pas au menu. L’artiste belge part de formes gothiques, mais il aboutit à un gothique de bandes dessinées et de films d’animation. Sa façon de mêler des formes plutôt que des styles est autant une forme d’altération qu’une façon de se débarrasser du sérieux et du dramatique.

© Chroniques de la Luxiotte
(16 mars 2007)


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