L'entrée du Jeu (Jan Voss)

par Jean-Gabriel Cosculluela

Jan Voss ou l'art de bouger l'art. Cet artiste a de quoi surprendre, mais s'il y a étonnement, surprise, c'est à partir de l'élémentaire, de l'ordinaire, du quotidien. Par le biais et la présence très ludique des matières, des formes et des couleurs, Jan Voss traverse et transmue, change notre regard sur les choses de la vie, souvent même ce que nous laissons, les chutes, les débris, les restes, les objets trouvés, trouve ici une autre vie. Jan Voss sort le regard et la vie de l'anecdotique et de l'aveuglement. Jan Voss célèbre le peu et l'ordinaire par le jeu, avec une petite inquitétude toutefois: celle de ne pas se répéter.

Par le jeu de l'art, le divertissement, Jan Voss nous dit que l'art n'est pas une pratique culturelle pour quelques initiés, quelques érudits, mais peut intéresser un large public. Si chaque sculpture, chaque relief de papier, chaque bois gravé, chaque estampe ou chaque livre singulier est un peu une énigme, un secret, cela n'enlève rien au choc affectif, au choc émotif que chacun peut ressentir; à partir de l'énigme, le visiteur de l'exposition de Jan Voss fait sa propre découverte et c'est cela qui est passionnant. Il suffit seulement d'ouvrir les yeux, il ne faut avoir peur de rien, aller à l'exposition pour "s'amuser", parce que Jan Voss propose des choses que d'autres ne font pas tout à fait comme lui.

Que ce soit dans les sculptures de bois peint, les reliefs de papier, les bois gravés, les estampes ou dans les livres singuliers, Jan Voss vit l'art en déconstructions, déséquilibres, ruptures, en lignes serpentines, entrelacs, marelles. Ce qu'il pratique dans son oeuvre graphique, sur les surfaces du papier, c'est-à-dire les assemblages, les chocs de formes et de couleurs, les collages, Jan Voss le porte vers d'autres espaces, d'autres rythmes, d'autres dimensions: dans les sculptures, les reliefs de papier et les bois gravés. D'un plan de travail à un autre, d'une matière à une autre, Jan Voss procède non pas tant par virtuosité (bien qu'il soit virtuose !) que par minutie. À regarder trop vite, le visiteur parlera sans doute d'art incohérent, trop disparate et hétéroclite; en fait, l'artiste arpente et imagine tout à la fois un espace en expansion, en croissance et des retours vers le peu, le petit. Ici, il n'y a pas d'art avec un grand «A», mais avec des petits «a» jusqu'aux petits «z», un abécédaire où le visiteur épèle l'art à son rythme. Jan Voss semble lui raconter les petites histoires de l'art.

Il y a bien sûr une cohérence de l'oeuvre. Son art, qui va apparemment vers la déconstruction, le déséquilibre, la rupture, la saccade, va en fait vers la surprise totale et l'harmonie. Ce sont des objets du réel, et le regard y va vers l'éclat, l'explosion des matières, des formes et des couleurs, vers la joie. Il suffit que le visiteur tourne autour des sculptures, regarde longuement ( pourquoi pas parler ici de contemplation ?) les papiers, les bois gravés, les estampes, les livres: rien ne ressemble à rien, mais le visiteur ne tourne pas en rond, il finit par se passer quelque chose dans le regard, il a alors l'impression que le mot regard veut bien dire quelque chose.

L'art n'est pas seulement un truc populiste et crétin que le visiteur soit disant attend pour reconnaître ce qu'il a déjà vu mille et une fois ! En partant de l'ordinaire, du quotidien, des restes, des tombées de bois, de papier ou autres, l'art ludique de Jan Voss ouvre d'autres perspectives au visiteur. Il fait bouger incroyablement les figures, il laisse l'ouvre ouverte, en l'air peut-on dire, en s'ouvrant peu à peu au monde par le petit détail.

Ce faisant, Jan Voss revisite à sa façon, minutieusement, l'histoire de l'art. Nous pouvons lui trouver des origines: les gravures rupestres des Grottes de Lascaux et Chauvet, Paul Cézanne, Henri Matisse, Pablo Picasso, Hans Arp, Vassili Kandinssky, Paul Klee, Joan Miro, Alberto Giacometti, Kurt Schwitters, Jackson Pollock, Bram Van Velde... Nous pouvons aussi trouver de liens avec les créateurs d'art brut, les dessins d'enfants, les graffitis ou la bande dessinée et la publicité. Plus proches dans le temps de Jan Voss et de son travail: Araman, Jiri Kolar, Bernard Pages, Antoni Tapies, Gérard Titus Carmel, Cy Twombly... Mais l'art de Jan Voss est singulier, c'est en quelque sorte un art premier, de commencements et de recommencements: l'art de bouger sans cesse les figures.

À propos de Jan Voss, le grand critique Yves Michaud écrit: «la logique (la logique de jeu) est celle d'un déplacemnt par invention d'une dimension supplémentaire... Il suffit de changer d'échelle, de faire en grand ce qui a d'abord existé en petit ou inversement. » Yves Michaux parle encore de «papillotement visuel », de «rythme visuel saccadé », de «promenade de l'imagination ». Et de fait, cette exposition va contre tout ennui: son esprit de jeu, sa fantaisie, sa fluidité réiventent l'art, sans avoir tout à fait l'air. Le visiteur peut alors s'y promener librement entre l'attention et la distraction, nécessaires toutes deux.

Jan Voss note ceci: «Voir c'est regarder activement, c'est prendre possession ».

© Jean Gabriel Cosculluela, 2001.
Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 22 janvier 2007)