Images d'un monde flottant

Saul Leiter, à la Fondation Henri Cartier-Bresson, 2 impasse Lebouis - 75014 Paris, 17 janvier - 13 avril 2008.

par Alain Jean-André

Vivrait-on à une époque qui parvient à révéler le travail d'un photographe devenu un vieux monsieur nonchalant et plein de charme ? Une époque qui rend plus visible une oeuvre photographique exceptionnelle, proposant des images du New York de l'après-guerre -- mais aussi autre chose ? C'est le cas avec la première exposition en France de Saul Leiter, à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris.

Saul Leiter, né en 1923 à Pittsburg, Pennsylvanie, a aujourd'hui 85 ans. Son père, rabbin, voulait qu'il suive la même voie que lui. Mais son fils avait autre chose en tête : il s'intéressait à la peinture. Il est allé à New York, et, en quelques années, il est devenu un photographe de mode réputé, de son studio de Bleeker Street en 1953 au célèbre Harper's Bazaar et à d'autres magazines. Pourtant son oeuvre de rue, très personnelle, a été redécouverte seulement dans les années 1990, quand la Howard Greenberg Gallery a présenté une exposition de ses photographies noir et blanc (en 1993). De nouvelles expositions ont suivi. L'homme avait d'autres trésors dans ses boites. Dès 1948, il avait pris le virage de la couleur, se démarquant discrètement de ceux qui la voyaient destinée uniquement à la mode et à la publicité.

À son arrivée à New York, sa rencontre avec le peintre Richard Pousette-Dart a été déterminante. Il peignait des pastels. Mais la visite de l'exposition Cartier-Bresson au MoMa, en 1947, fut décisive pour lui : il comprit que la photographie pouvait devenir une forme d'art à part entière. Aussi a-t-il emprunté un Leica et s'est-il mis à flâner dans les rues de New York, commençant un travail qui n'avait rien de documentaire.

Saul Leiter donne une présence à des passants, à des passantes, à la vie quotidienne des habitants dans la ville. Le motif des pieds, des jambes, des chaussures est repris, laissant hors champ le reste du corps. Ce dernier est présent sur des photos qui cernent distinctement leur sujet. On voit des facteurs sous la neige, un chauffeur qui attend, des femmes vus de dos, des silhouettes au visage masqué par un parapluie. Le parapluie, autre motif récurrent de Saul Leiter. Une photo en plongée, Parapluie couleur prune (1957), ne présente que le parapluie et les jambes de passants, un homme et une femme. Pas plus. Ah, si : la femme tient deux roses rouges avec sa main gauche. D'autres photos saisissent le brouillon de la rue, mêlent, de manière inattendue, différents plans, par exemple La couturière (1952), Harlem (1960). Ce procédé est amplifié par la captation de reflets, ceux-ci transforment l'image en une sorte de collage. Le sujet n'est pas immédiatement visible, mais l'effet plastique est fort, surtout lorsque le cadrage inclus des fragments d'enseignes qui apportent une couleur franche. Ce qui surprend dans ces photographies, en noir et blanc ou en couleur, c'est leur composition très picturale, souvent proche de l'expressionnisme abstrait. Un procédé qui s'affirme même quand Saul Leiter photographie à travers une vitre embuée : le flou qui en résulte peut donner plus de présence à un visage, à une silhouette, ou, à l'intérieur, à un buste nu de femme.

Dans certaines de ces photos, qui représentent un monde en train de disparaître, on sent poindre une sorte de nostalgie. Boutique de la 2e Avenue (vers 1953), Chez Elaine (vers 1958), qui présente la vitrine d'un marchand de chaussures, Feu rouge (vers 1957), dont le motif central est une charrette, font penser à un New York des années 1930 -- images d'une époque qui s'éloignent définitivement. Les vues des rues de New York sous la neige renforcent cette impression de monde évanescent. La nonchalance de la flânerie, la légèreté qui n'imposent pas un sujet, la liberté laissée au spectateur, donnent une élégance et un raffinement particulier à cette photographie. Saul Leiter a saisi des images d'un monde flottant, sur lequel il a posé un regard précis et furtif ; il atteint un équilibre rare entre les mouvances de la ville, le passage des êtres et son regard exigeant et tendre.

© Chroniques de la Luxiotte
(12 mars 2008)