Formes du Temps

L’instant n’en finit pas, 49 Nord 6 Est, Frac Lorraine,
1 bis rue des Trinitaires. F-57000 Metz (tél : 03.87.74.20.02),
8 décembre 2007 - 9 mars 2008

par Alain Jean-André

Cette exposition réunit deux artistes très différents, Patrick Neu et Jean-Christophe Norman. Elle est complétée par des travaux de l’américain Paul Kos (un sablier géant de 1971), d’Eric Poitevin (des photographies de pierres ou de crânes sur fond noir, 1993-1994) et du japonais Hiroshi Sugimoto (photos d’anciens théâtres des Etats-Unis devenus des salles de cinéma, 1980), tous issus de la collection du fonds du Frac Lorraine. Le lien, pour ne pas dire le liant, est le temps. Son actualisation dans différentes œuvres -- du sablier géant aux photographies qui rappellent les « vanités », de mots tracés sur un support blanc aux gisants de verre -- ouvre aux thèmes de la durée autant que de l’éphémère.

Patrick Neu, entre fragilité et mythes

Patrick Neu travaille sur des supports très fragiles. Il réalise des tracés qui semblent le plus souvent un défi, un pari impossible. Ainsi ces dessins aux traits blancs, tracés au centre d’une feuille de papier carbonisé, avec un pourtour qui fait penser à de la dentelle, de la dentelle noire ; aussi les tracés méticuleux effectués à l’intérieur de 18 verres enfumés (et retournés), qui représentent des œuvres « classiques ». Tissage d’un lien entre l’art présent et celui du passé, reprises de thèmes et scènes qui nous situent dans le monde de l’art. Chaque fois, la beauté du dessin qui surgit, qui agit comme signe de vie. Coup d’ailes sur la fragilité. Ses dessins font penser à des négatifs photographiques, tracés en creux plutôt qu’en plein, traces fantomatiques venues après le passage du feu.

En traçant, sur les ailes multicolores de papillons, des visages avec des traits noirs, Patrick Neu relève le même défi. Sur le frêle support de l’insecte capturé, il réalise des marques anthropologiques. On se demande, passant d’un papillon aux ailes déployées à un autre, de quel côté se situe le plus périssable : du côté de l’insecte ou de celui de l’humain ? Dans cette série, le lien ne se fait plus à l’intérieur de l’art, mais à l’intérieur du règne animal. Le cercle s’élargit, devient plus général ; il reste à une échelle restreinte, discrète, qui affirme autant qu’elle suggère.

Avec les armures de cristal posées sur le sol, l’artiste passe à une plus grande échelle qui renforce la dimension anthropomorphique. On voit une vague forme humaine composée de morceaux de cristal fichés de plumes blanches. À quel guerrier ont appartenu ces fragments d’armures ? Quel début d’histoire ou de légende s’esquisse sous nos yeux ? Le souvenir d’Icare traverse l’esprit du spectateur, pensée qui se renforce quand il fait face, au deuxième étage, à deux grandes ailes de cire. Elles dominent les restes d’une colonne de verres qui s’est effondrée une nuit. La figure du satire, figée dans l’audacieuse prison de cristal, a disparu dans l’éclatement de l’ensemble.

Jean-Christophe Norman, écrire le temps

Ce qui retient d’abord l’attention au sujet de Jean-Christophe Norman, ce sont ses textes écrits sur de grandes feuilles ou tracés en lettres noires sur le mur blanc. Ils sont l’aboutissement présent de ces écritures sur le temps au marqueur dans les espaces du Frac. Il y eut Le jour, le mois, l’année, l’heure, la minute, la seconde. Ecriture sur le toit (2006), 8 hours writing, cour du Frac Lorraine (2006), et la présente écriture sur un mur entier. Une manière de faire proche de la performance : le spectateur découvre les traces sans aura d’une activité qui a été réalisée soit dans une durée ou sur un support délimité.

Devant ces travaux, on pense aux transcriptions du temps par Roman Opalka, mais sur de courtes durées. L’artiste précise : « Ma méthode d’écriture m’est « venue » dans un moment existentiel fort, où la question du langage et de ses limites se posait de façon récurrente. Il était important pour moi de dire les choses avec des moyens presque silencieux (…) Rendre la durée visible et tactile, voilà la motivation de mon écriture sur ces supports. » Dans le cas présent, la durée est limitée au temps de l’exposition, sauf pour l’écriture sur des feuilles de papier. Et l’éphémère s’associe à la pauvreté des moyens mis en œuvre.

Mais les travaux récents de Jean-Christophe Norman reposent sur des techniques plus sophistiquées : il utilise l’enregistrement d’images et de sons, composant des œuvres plus complexes. Si l’on écoute la bande son comme un paysage sonore qui laisse libre cours à l’imagination, les images ouvrent à une autre perspective. Avec la vidéo Differents times, Berlin (2007), qui contracte les passages du métro aérien pendant une nuit, sur une durée de 3 minutes 47 secondes, le temps se resserre, le mouvement s’accélère, le flux de lumière plonge dans la nuit. Cette fois, on est proche d’une féerie propre à la vitesse ou au rêve.

Avec les travaux réunis dans cette riche exposition, le spectateur est invité à prendre le temps de la flânerie, de la découverte et de la réflexion.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 25 février 2008)


Liens :
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       Visiter le site de Jean-Christophe Norman