Villeglé, le ravisseur d'affiches

Villeglé, Centre Pompidou, Paris, 17 septembre 2008 – 5 janvier 2009. Villeglé, De la transgression à la collection (1949 - 2007),
Musée départemental d’art ancien et contemporain, 88000 Epinal
(tél : 03 29 82 20 33), 17 mai – 29 septembre 2008.

par Alain Jean-André

Jacques de la Villeglé l’a répété plusieurs fois : il se considère comme un peintre. Mais un peintre qui n’utilise pas des toiles, des pinceaux, des tubes de peinture, de la térébenthine, un chevalet. « Je suis un peintre, mais un peintre qui est de la deuxième moitié du XXe siècle pour lequel la peinture c’est fini. »(1) Cette insistance, chez un artiste calme et réfléchi, ne manifeste pas le désir d’épater la galerie, pas plus que celui d’énoncer un bon mot : elle renseigne sur l’activité qu’il a pratiqué pendant des décennies et qu’il a popularisé sous le terme de « lacéré anonyme ».

On peut à présent saisir l’ampleur d’une démarche poursuivie pendant plus d'un quart de siècle. Dans l’immédiat après-guerre, elle a été négligemment assimilée à des pratiques voisines (collages surréalistes, ready-made) ; mais ces rapprochements simplificateurs ont masqué l’originalité de cette « peinture sans peinture », qui ne débute pas dans l'atelier mais dans la rue. Villeglé a commencé à décoller des affiches à la fin des années 1940, et pas toujours seul. En février 1949, avec son complice Robert Hains, il a arraché Ach Alma Monetro, leur première affiche lacérée commune.

En avril-mai 1957, la première rétrospective des affiches lacérées, qui s'est déroulé chez Colette Allendy, à Paris, a conduit à une sorte de quiproquo. Villeglé s'est rendu compte que le public et la critique n’avaient pas vu dans cette exposition l’émergence d’une nouvelle attitude picturale. Aussi a-t-il rédigé une mise au point qui est parue en 1958 sous le titre Des réalités collectives : elle insistait sur la lacération comme manifestation spontanée et anonyme. Ultérieurement, d’autres textes ont suivi, jusqu’à l’ensemble dactylographié réuni sous le titre de Lacéré anonyme (1975) (2). Il en écrirait d’autres. Parallèlement à sa pratique artistique, Villeglé a constamment tenu à rédiger de précieuses remarques sur son travail.

Avec les affiches lacérées exposées dans les musées, il n'est pas faux de considérer que l’on est dans le prolongement de collages surréalistes, collisions surprenantes, ironiques, cocasses, qui ont habitué l’œil à des rencontres insolites. L’effet esthétique suscité par ces rencontres incongrues permet ce rapprochement. À condition de noter une différence : les affiches lacérées n’ont pas été construites par l’artiste ; elles sont le fruit du hasard objectif, elles résultent d’un mélange de fragments, de morceaux déchirés, de mots tronqués, qui produit des contrastes de couleurs et d’images auxquels certaines toiles abstraites ont déjà habitué l’amateur.

Autrement dit, on s’inscrit dans une grammaire de formes et de couleurs qui correspond à une nouvelle façon de regarder : l’œil découvre une sorte de palimpseste, non au sens de résidu d’un texte ancien, mais révélation d’un état transitoire, trace d’une transformation. On a affaire à un artefact qui fixe un moment, comme un cliché photographique. Ce qui est récupéré dans la rue, ces affiches arrachées aux palissades font penser à certaines photos de Saul Leiter (3), photographe new-yorkais contemporain de Villeglé. Ils partagent une même manière de mêler formes plastiques, fragments de mots, couleurs dans un cadrage personnel qui produit au final un objet d’art. Ils manifestent une nouvelle manière de regarder.

D’un autre côté, les affiches lacérées ont été considérées comme une variante du ready-made façon Marcel Duchamp, ce qui amoindrissait l’originalité de la démarche des affichistes. Cette interprétation a suscité de nombreuses mises au point de Jacques de la Villeglé. Pour lui, l’objet de Duchamp est un « produit manufacturé », choisi et décrété « œuvre d’art » par « imposition des mains », au contraire de l’affiche lacérée, « production non manufacturée » (4), ce qui n’est pas tout à fait exact. D’autre part, l’affiche lacérée participe d’une « mythologie de l’objet non artistique et de la beauté plastique involontaire » conduisant à des choix qui manifestent humour et parodie. Elle prend ses distances avec l’« expressivité à l’état pur », la « gestualité instinctive » d’un Pollock, d’un Wols, d’un Nicolas de Staël qui débouche sur la tragédie. (5)

Jacques de la Villeglé a démystifié certaines idées de son époque. Il s’est opposé « aux abstractions de l’esthétisme » de l’après-guerre, à la figure de l’artiste moderne qui semblait le point culminant du « génie » romantique, à la posture du peintre « interprète de l’âme populaire ». On ne s’étonne pas qu’il ait préfiguré les Nouveaux réalismes et le Pop Art. À sa manière, il pose face à l’activité de l’artiste démiurge le geste d’anonymes qui déchirent. Il précise à ce sujet : « …avouons que le geste de l’anonyme échappe à l’organisation fonctionnelle du constructeur par le hasard heureux ou malheureux inhérent à la déchirure qui ne prétend pas au Beau comme finalité, mais (…) au monde libertaire de l’indéterminé. » (6) Une remarque proche de l’esprit situationniste.

Avec Villeglé, l’artiste part à la recherche de traces qu’il collectionne ; il devient un « ravisseur d’affiches ». C’est sa manière de rendre visible un aspect de nos sociétés dominées par la publicité et la propagande, mais aussi d’aller vers l’autre, l’inconnu de la foule solitaire. Bien sûr, on peut lire dans ces œuvres venues de la rue des tensions sociales et une violence latente. Alain Jouffroy précise : « Le monde qui est le nôtre transpire à travers (les affiches) et leurs lacérations correspondent à la colère, à la rage, plus qu’à des gestes gratuits ». (7) Pourtant, avec ces affiches lacérées, nous avons affaire à des déchets du paysage urbain, à des détritus tout à fait communs, voués à une vie éphémère.

Cette collecte ne relève-t-elle pas, en définitive, d’une poétique des ruines de nos sociétés postmodernes ? Rien de plus lointain des affiches décollées que les toiles de Hubert Robert, et pourtant… Dans les deux cas, il y eut un avant construit par l’homme, prestigieux par les dimensions, fabuleux par les annonces ; il y eut une activité importante, des échanges, du travail, de la vie humaine qui s’organisent et se déploient, puis un effondrement, une détérioration. Ce qui a changé, c’est l’accélération du temps. Les affiches lacérées montrent les derniers feux avant la disparition, comme les derniers éclats de pétales. Ainsi se mêlent beauté et mort du monde humain, périssable comme le règne végétal ; ainsi les transformations du monde produisent-elles des associations incongrues, des paradoxes étonnants aux yeux du petit homme.


Notes:
1. Entretien de Jacques de la Villeglé avec Philippe Piguet, Production Terra Luna, 52 mn, diffusion France 5 (accessible sur : (www.vodeo.tv)
2. Jacques de Villeglé Lacéré anonyme, réédition aux Presses du Réel, septembre 2008.
3. Une exposition du photographe new-yorkais a eu lieu à Paris en avril 2008 à Paris. (En savoir plus)
4. Jacques de Villeglé Lacéré anonyme.
5. Alain Jouffroy, Les « affichistes » : de la rage à la froideur, in Le monde est un tableau, éditions Jacqueline Chambon, 1998.
6. Jacques de Villeglé Lacéré anonyme.
7. Alain Jouffroy, Une révolution du regard, Gallimard, 1964.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 août 2008)


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