« Le rêve, ou bien la nuit du lecteur »
une exposition d'Alain Fleischer

Alain Fleischer « Choses lues, choses vues », Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, Salle Labrouste, 58 rue de Richelieu, 75002 Paris, jusqu'au 31 janvier 2010.

par Alain Paire

Jusqu'à fin janvier 2010, la salle Labrouste du site Richelieu de la Bibliothèque Nationale accueille sous son ossature de fer et ses grandes coupoles de faïence émaillée des projections d'images rassemblées par Alain Fleischer : un mélange hybride, des éléments empreints d'un grand classicisme et puis simultanément de l'expérimentation, des créations qui procèdent souvent des pointes les mieux avancées de l'art numérique mais qui peuvent tout aussi bien basculer dans les franges du surréalisme ou bien du côté de la nouvelle vague des années soixante-dix.

salle Labrousse, BNF
La salle Labrousse (Photo A. Paire)

  

A l'intérieur de l'espace fortement connoté de la salle Labrouste, admirablement conservé et demeuré inchangé pendant les dernières décennies, certaines séquences du mille-feuilles d'Alain Fleischer pourraient évoquer « le savant au fauteuil sombre » qui traversait l'imaginaire de Rimbaud, une atmosphère et des éclairages proches de Georges Méliès et d'Alain Resnais ou bien encore les livres reliés que l'on aurait contemplés si l'on avait pu pénétrer dans la salle centrale du Nautilus aménagée par le Capitaine Nemo. Comme l'indique malicieusement l'affiche de cette exposition - Danielle Shirmann aperçue sur un transat près d'un lac d'Italie, se protégeant du soleil avec deux couvertures de couleur orange issues des bois gravés d'une ancienne collection populaire, Le livre de demain des éditions Arthème Fayard - cette exposition qui secrète de multiples résonances n'est pas réservée aux professionnels de la bibliothèque : elle est composée en songeant aux joies et aux attentes des amoureux du livre et de la lecture.

En dépit du télescopage des temps et de la polyphonie qui se déploient, une règle de jeu et des lignes directrices structurent finement cet ensemble. Les lumières et les ombres d'antan, les boiseries et les fresques murales ne sont pas oblitérées par les flux de la modernité. Les grandes verrières et les sculptures archétypales qui laissaient apercevoir les caillebottis métalliques de la salle des périodiques disparaissent pendant certains intervalles, les pans d'un grand rideau s'entrouvent et se referment lentement, comme dans un théatre d'autrefois.

Un musée imaginaire composé par Alain Fleischer, une méditation à propos des postures des lecteurs recensés chez Giovanni Bellini, Fragonard, Manet, Fantin-Latour, Derain ou bien Magritte amorce d'intenses prospections. Tandis que les images de plusieurs postes s'éteignent, d'autres références coexistent : William Burroughs, Pierrot le Fou et puis ensuite Klossowski investi dans son portrait de souffleur surgissent sur de plus grandes surfaces. Les auteurs des extraits de films que l'on projette brièvement s'appellent Truffaut, Godard, Losey ou bien Jean-Paul Fargier. Le bonheur veut qu'on puisse revoir dans cette exposition Ferdinand / Jean-Paul Belmondo, inoubliable lorsqu'il lit un passage d'Elie Faure à propos de Vélasquez ainsi que la scène terminale de Farenheit 451 qui fait sourdre la grande rumeur des hommes-livres qui vivent en forêt une vie clandestine afin d'incarner les pages d'un livre, David Copperfield, La vie d'Henry Brulard ou bien Les réflexions sur la question juive.

Installés parmi les tables où les chercheurs du monde entier venaient dix ans auparavant consulter des ouvrages longtemps convoités, des coffrets en bois, des pupitres de sobre élégance dont on soulève les couvercles permettent de contempler et puis d'écouter quand on s'approche davantage des videos, cinq ou sept minutes d'images enregistrées qui configurent des silhouettes de lecteurs qui chuchotent ou bien profèrent les fragments d'un livre qu'ils affectionnent. Plusieurs vitrines donnent à voir des éditions originales et des manuscrits. On scrute les grands feuillets de L'Education sentimentale à l'intérieur duquel Flaubert énonçait ce qu'il y eut « de meilleur » pour Frédéric Moreau ; on contemple l'une des premières éditions du livre de James Agee et Walker Evans, des annotations de Stendhal, l'écriture étonnamment régulière de Julien Gracq ainsi que les carnets où Chateaubriand affirme avoir « deux ou trois fois fait le tour de sa vie ». Louis Aragon accumule des petits cahiers d'écolier pour rédiger Aurélien, Camille Claudel raconte dans un courrier à son frère que « dernièrement il faisait très froid ». Tout au long du parcours on fait station pour méditer les nombreuses citations des cartels disposés parmi les travées et carrefours de la salle Labrouste : Alberto Manguel, Jules Renard, Elias Canetti, Borges, Pindare, Proust ou bien Montesquieu, une centaine d'écrivains sont invoqués.

L'ensemble des signes, les projections, les sons et les musiques rassemblés par Alain Fleischer et ses amis du studio du Fresnoy s'intitule « Choses lues, choses vues ». J'aurais préféré que ce grand imagier du noir et du bleu marine appelle son exposition « la nuit » ou bien « le rêve du lecteur ». En témoigne en ouverture de parcours un extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge qui relance magnifiquement le rêve éveillé de cette vaste installation. On est dans l'hiver de Paris, le narrateur de Rilke s'attarde dans une bibliothèque, une atmosphère de lanterne magique, une vie seconde habitent les personnes qu'il côtoie : « quelquefois ils bougent entre les feuillets comme des hommes qui dorment et se retournent entre deux rêves ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 3 décembre 2009)


Liens :
Une video de présentation de l'exposition (site de la Bnf).
Le texte complet (Sur le site de la Galerie Alain Paire, Aix-en-Provence).