Picasso à Vauvenargues (1)

par Alain Paire

Dimanche, 18 Janvier 2009

Quand on emprunte au milieu du village la ruelle qui porte le nom d'un résistant – René Nicol, fusillé par les nazis en août 1944 – et lorsqu'on s'approche de la grille ouest de l'entrée du château de Vauvenargues, on achève de comprendre que cet espace ne reçoit jamais de visiteurs. Un panneau profère sèchement que « le musée Picasso est à Paris, merci de ne pas insister ». Excepté pour quelques très rares personnes, les habitants de Vauvenargues n'ont jamais appréhendé autrement que de loin l'imposante demeure achetée par Picasso en septembre 1958.

Château Vauvenargues
Face ouest du chateau de Vauvenargues, vue de la D 10.(Photo A. Paire)  
  

Des amis, les collectionneurs et critiques d'art Douglas Cooper (1911-1984) et John Richardson, qui habitaient non loin du Pont du Gard le château de Castille, lui avaient signalé cette possibilité d'achat. D'après la biographie d'Henry Gidel (éd. Flammarion, 2003) Pablo Picasso fit l'acquisition du château en échange de soixante millions de francs de l'époque (l'installation du chauffage central impliqua une dépense de trente millions). Une habitation austère quelquefois comparée à l'Escurial, des pièces et des étages où l'artiste entreposa momentanément sa collection personnelle, les monotypes de Degas, l'autoportrait cubiste de Miro, les toiles de Cézanne et du Douanier Rousseau qui voisinaient avec ses sculptures et ses tableaux : sept travaux de Matisse furent rassemblés dans la salle à manger, la Nature morte aux oranges qu'il avait acquise en 1942, était accrochée près de la cheminée. À ce château trop souvent inconfortable – Picasso se plaignait à bon droit de la violence du mistral mais ajoutait avec fierté qu'il « habite chez Cézanne » – s'ajoutaient depuis le coeur de la vallée jusqu'aux cimes de la face nord de la Sainte Victoire, mille cent un hectares de terrain ensauvagé...

Jacqueline et Pablo séjournèrent à Vauvenargues entre février 1959 et avril 1961. Deux jours après son décès, le 10 avril 1973, Picasso fut inhumé du côté du couchant sur le tertre de la terrasse du château, le maire de Vauvenargues Christian de Barbarin-Paquet avait signé l'indispensable dérogation. Quelques jours plus tard, Jacqueline scellait sur la tombe le bronze de La femme au vase, une statue dont la version originale avait été imaginée en 1933. En mai 1937, La femme au vase ponctuait à Paris l'entrée du Pavillon Espagnol de l'Exposition Universelle où l'on découvrit Guernica.

Des années durant, le 8 de chaque mois, avec une ponctualité rarement démentie, Jacqueline Picasso venait rejoindre Vauvenargues : sa Mercédès rouge traversait le village, elle se rendait au château afin de déposer un bouquet de roses sur la tombe de son époux. Le 15 octobre 1986, entre trois et quatre heures du matin, elle se tue d'un coup de revolver. Le 17 octobre, un service religieux est donné dans la chapelle du château : Dominique Bozo, Aldo et Piero Cromellynck, Roland Dumas, Michel Guy, Hubert Landais, Louise et Michel Leiris, Maurice Jardot et Jean-Louis Prat figurent parmi les amis qui assistent aux obsèques.

À Paris, le Musée National Picasso du quartier du Marais fut inauguré le 24 septembre 1985. Jacqueline Roque avait rencontré Picasso en décembre 1953 dans la cour de la galerie Madoura de Vallauris. Une photographie d'André Villers s'en souvient, Picasso lui offrit une cigarette. Elle avait 26 ans. Pablo avait 73 ans, Françoise Gillot ne vivait plus en sa compagnie.

Avant de commettre son geste ultime, Jacqueline Picasso avait imaginé pouvoir offrir à la commune ou bien à l'Etat le château de Vauvenargues. Elle avait rencontré François Mitterrand, une Fondation Picasso pouvait être imaginée. Jack et Monique Lang, Christian Pavillon et toute une escouade de fonctionnaires étaient venus sur place le dimanche 4 juillet 1982 afin d'inventorier les possibilités. L'espoir d'une ouverture du château au public fut assez vite abandonné. En 1985, au terme d'une étude d'impact pour partie rédigée par le sociologue Michel Anselme, une consultation réunissait les suffrages franchement négatifs des vauvenarguais. Soupçonnant que les rues étroites de leur village risquaient de ressembler à la configuration faiblement enviable qui prévaut actuellement aux Baux de Provence et comprenant que les parkings qu'il faudrait aménager ne pourraient pas affronter l'afflux grandissant des visiteurs, 85 % des personnes interrogées refusaient catégoriquement le projet ébauché par les responsables du Ministère de la Culture.

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