Les livres de Pierre Alechinsky

Alechinsky. Les ateliers du Midi, Musée Granet, Aix-en-Provence, 5 juin - 3 octobre 2010.
Galerie Alain Paire, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence (tél: 04.42.96.23.67), jusqu'au 31 juillet 2010, ouvert du mardi au samedi, 14 h 30 - 18 h 30.

d'après Alain Paire

Alechinsky n'a jamais suivi les cours des Beaux-Arts. A Bruxelles, son temps d'apprentissage concerne prioritairement les métiers du livre, l'illustration et la typographie. A propos de ses tout premiers travaux – cinq linos pour les Fables d'Esope réalisées dans l'esprit du Pantagruel d'André Derain, dix-huit linogravures imaginées en 1948 pour le Poète assassiné d'Apollinaire, un ouvrage dont Fata Morgana fera l'édition en 2001 – il affirme dans un entretien avec Céline Cicha que « c'était toujours de l'image en situation, face à l'écrit ».

En 2002, un catalogue un tantinet déraisonnable orchestrée à Anvers, avec le concours de Frédéric Charron, Patrice Cotensin et Yves Peyré, a recensé The complete books of Alechinsky. Dans cet inventaire plein d'invention, de science et de malice, on parvenait à un total de 553 livres. On devrait aujourd'hui en dénombrer une centaine de plus.

Les meilleurs éditeurs du dernier demi-siècle ont bénéficié du compagnonnage et des multiples registres de création d'Alechinsky : entre autres, Albert Skira, Le Soleil Noir, Pierre-André Benoit, Yves Rivière, Daily Bul, Maeght, Franck Bordas, François Benichou, Marchant Ducel, La Pierre d'Alun, Robert et Lydie Dutrou, Ergo Pers, L'Echoppe ainsi que Galilée. Dans l'étude qu'elle fit paraître pour le catalogue de la Bnf, Les impressions de Pierre Alechinsky, Marie-Françoise Quignard précise que « c'est sans conteste aux éditions Fata Morgana que se trouvent le plus de livres d'Alechinsky. Trente-huit entre 1968 et 2005, dont huit en tant qu'auteur ». En 2010, le soixantième de ces livres paraîtra.

Bruno Roy, l'éditeur montpellierain de Fata Morgana inaugura sa très singulière maison d'édition en 1966, avec des livres de Benjamin Péret, Roger-Gilbert Lecomte, Mandiargues et Caillois. En 1968, il créa avec Bernard Dufour les trois cahiers d'Insolations. Le premier, Tourmente de Michel Butor, comporte des illustrations de trois peintres qui deviendront de grands amis de Bruno Roy : Jacques Hérold, Bernard Dufour et Pierre Alechinsky (quarante ans plus tard, David Massabuau a réuni les trois cahiers d'Insolations en un volume). Après quoi, la présence d'Alechinsky dans le catalogue de Fata Morgana ne cessera pas de s'amplifier, à partir du moment où s'élabore entre 1972 et 1973, de nouveau avec Michel Butor, l'un des chefs d'oeuvre de l'édition du XX° siècle, Le rêve de l'ammonite.

Pour Alechinsky, l'écriture, l'invention d'images destinées à de nouveaux livres ne sont en aucun cas des moments de délassement, des activités annexes ou bien périphériques. Celui qui écrit, peint, grave et dessine ne cesse pas de frayer sa voie et d'affiner ses lieux d'intervention. Bruno Roy et ses plus proches collaborateurs lui ont offert sur une longue durée des projets fréquemment stimulants, des lieux d'expérimentation et des excitants de forte envergure. Fata Morgana aura notamment suscité le développement et l'édition de nouvelles écritures personnelles lorsqu'Alechinsky publia sous son enseigne des livres comme Far rockaway (1977), qui évoque un épisode de la vie de son père, russe venu de Crimée et débarquant à Marseille, avant de s'installer en Belgique, Le Bureau du Titre (1983), Ensortilèges (1984), ensemble de textes à propos d'Asger Jorn, de Bram Van Velde, d'Ensor et de Dotremont, L'autre main (1988), L'avenir de la propriété (1992) ou La gamme d'Ensor (1999).

A propos des spécificités de l'écriture d'Alechinsky, Jacques Réda a formulé l'un des plus beaux compliments que l'on puisse adresser à un peintre-écrivain. Dans ce texte qui vient de reparaître – il figure dans les Autoportraits de Réda que vient d'éditer Bruno Roy, avec précisément un frontispice d'Alechinsky – l'ancien directeur de la NRF est du même avis que son grand prédécesseur Jean Paulhan qui considérait ce peintre comme un écrivain à part entière. Jacques Réda ajoute à propos des écrits d'Alechinsky : « On ne les lit jamais sans se rappeler que l'auteur est un peintre... mais un peintre qui possède les dons essentiels d'un écrivain. Et à tel point qu'il n'est peut-être pas indispensable, à mon avis, de connaître la peinture d'Alechinsky pour apprécier ses livres ».

Fata Morgana a également donné à Alechinsky, selon l'expression d'Yves Peyré, la merveilleuse possibilité de produire des « livres de dialogue » avec des contemporains avec lesquels ils se sent en profondes affinités ou bien avec des écrivains que sa génération ne pouvait pas connaître directement, Jarry, Proust, Cendrars, Butor, Cioran, Borges, etc.

Le musée Granet d'Aix-en-Provence, Daniel Abadie et Bruno Ely, qui programment du 5 juin au 3 octobre 2010 l'exposition Alechinsky / Les ateliers du Midi et, plus modestement, la galerie du 30 de la rue du Puits Neuf, réunissent pendant cet été plusieurs des éditions originales, quelques-uns des grands papiers qui ont scellé le pacte qui allie Pierre Alechinsky et les éditions Fata Morgana.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 13 juillet 2010)

Lien :
       En apprendre plus (site de la Galerie Alain Paire, Aix-en-Provence).