Paysages du Sud de Vincent Bioulès

Vincent Bioulès / Paysages du Sud, Musée du Cardinal de Fleury, Square Georges Auric - 34700 Lodève (tél: 04.67.88.86.10), jusqu'au 4 avril 2010.

par Alain Paire

Cette exposition hivernale magnifiquement orchestrée par Maïté Vallès-Bled réunit principalement des huiles sur toiles produites entre 1977 et 2009. Si l'on excepte une poignée d'aquarelles et plusieurs dessins rassemblés dans un couloir, on y découvre majoritairement des pièces de taille monumentale. Quelques-uns de ces travaux nous étaient inconnus, d'autres sont des tableaux d'ores et déja rentrés dans la légende des musées de l'hexagone : par exemple, les crépuscules bleutés du Tobie et l'Ange conservés au musée Roger Quilliot de Clermont-Ferrand (180 x 300 cm), la souveraine bienveillance des grands fûts verticaux des Platanes, le jour du musée de Céret (300 x 200 cm) ou bien encore la très rocailleuse Ile Maïre du musée de Toulon (200 x 300 cm). Les aperçus de « plus modestes » dimensions, ce sont des fusains et des pastels, des sanguines et des pierres noires de 80 par 120 cm.

Bioules, Sainte-Victoire
La face nord de la Sainte Victoire vue des Lamberts,
fusain et pastel, 80 x 120 cm (photo Jean Claude Carbone).
 
  

Avec des travaux d'aussi forte amplitude, les propositions de Vincent Bioulès suscitent prioritairement un intense élargissement du regard. Plus profondément, on rencontre dans les salles du musée de Lodève une qualité particulière de silence, des données frontales que l'on pourrait qualifier de « majestueuses ». Des ordonnances rigoureuses, de l'humour et de l'audace, point de tristesse ni de chaos. De l'endurance et de la gratitude, une oeuvre directement issue des expériences d'un peintre capable d'énoncer avec fermeté qu'il s'éprouve « incapable de dire que Dieu n'existe pas ».

Voici le Midi solaire qu'affectionnait Valéry, le cimetière marin « qui devient noir à force de lumière ». Voici les couleurs des saisons, les rudesses des arrière-pays livrés au mistral, l'orage et les intempéries. Des sites de montagne comme les aimaient Hodler et Ramuz, des contrées farouches, des soirs qui tombent, des étendues marines ainsi que des approches contemporaines au coeur desquelles se mixtent irrémédiablement nature, tourisme et industrie : entre autres, le port de Carnon, les Salins de Giraud, les tuileries de l'Estaque ou bien encore les barres des immeubles qui se dressent du côté des rivages de La Grande Motte. De l'allégresse et de la gravité, une solitude pleinement assumée, des moments de ferveur et d'exaltation ou bien de l'effroi devant le spectacle du monde. Certaines fois, quelque chose d'implacable et de poignant.

« Nul vent pour qui n'a pas de port attaché »

Dans cette exposition, tout commence à Aix-en-Provence en 1976, avec trois échantillons de la série des peintures consacrées à la Fontaine et à la Place de l'Hôtel de Ville. L'artiste montpelliérain a 38 ans. Depuis 1966 et jusqu'en 1982, son travail d'enseignant à l'Ecole d'Art d'Aix l'amène à séjourner chaque semaine au coeur de la vieille ville. Son école vient de quitter la rue Roux-Alphéran et le quartier Mazarin, elle est à présent proche du Pavillon de Vendôme. Les deux fenêtres de la chambre-atelier du peintre sont situées au troisième étage du 22 de la Place des Cardeurs, à cette époque silencieuse et presque déserte, provisoirement soustraite à l'agitation des restaurants de jour et de nuit. Une amie m'a relaté ce souvenir : sur un mur de l'évier de son minuscule atelier, Bioulès avait griffonné au crayon cette imparable citation : « Nul vent pour qui n'a pas de port attaché ».

Pendant cette seconde moitié des années soixante-dix, le roman de formation de Vincent Bioulès est clos, ce moment de bascule est décisif. Après le temps des fascinations et des expérimentations juvéniles, après la théorie et la radicalité qui signaient son appartenance au mouvement Support/ Surface, Bioulès délaisse ses vaisseaux antérieurs et accomplit solitairement un irréversible retour vers la figuration qu'il n'avait jamais tout à fait abandonnée. En 1978, Daniel Templon qui va dix années plus tard cesser d'être son marchand, présentera en sa galerie la série des Places de l'Hôtel de Ville d'Aix. Sa peinture s'affirme souvent comme une fille irréductible de la mémoire. Toutes sortes de présences, fugitives ou bien clairement déclarées, maints exercices d'admiration rappellent à quel point cet artiste invente son propre chemin tout en poursuivant passionnément une réflexion qui implique les croisements et les recyclages de multiples affinités : Henri Matisse et Auguste Chabaud, André Derain, Raoul Dufy et Jean Hugo, les Primitifs italiens ou bien la peinture américaine de l'après-guerre sont fermement convoqués.

Dans ces compositions aixoises qui sont de superbes morceaux d'éloquence, tout en évoquant des traits de la vie quotidienne, les terrasses des cafés, le kiosque à journaux, le marché aux fleurs, les platanes ou bien le grand collage de la statue-colonne qui surplombent la fontaine, Bioulès se souvient simultanément avec élégance et mélancolie des soirées et des nuits vécues en compagnie de son père, lors des premières éditions du Festival d'Art Lyrique. La place de l'Hôtel de Ville, c'était autrefois la dernière halte pour les amoureux de la musique venus découvrir les décors de Cassandre délicatement élaborés pour accompagner Hans Rosbaud et les opéras de Mozart.

En ce temps-là – Vincent Bioulès l'expliquait dans un entretien mené par François Bazzoli, avec la complicité du vidéaste François Lejault – Aix-en-Provence n'était pas bêtement narcissique : les marchands de biens, les agences immobilières et les acteurs irresponsables du marketing urbain ne la maltraitaient pas. Une souveraine magie se perpétuait silencieusement. La ville faisait semblant d'ignorer que ses places, ses vieux hôtels, son Archevêché et ses ruelles façonnaient sans trop d'apprêts les charmes renouvelés d'un parcours irrésistiblement mystérieux. Puisqu'un adieu sans pathos devient nécessaire pour contrer l'emprise du désenchantement, l'un des douze tableaux de la Place de l'Hotel de Ville – on le revoit à Lodève, il appartient au musée Fabre de Montpellier, grâce à la vigilance de Michel Hilaire – a pour titre Tombeau d'Aix-en-Provence. Achevé pendant l'hiver de 1977, il est plus dénudé et plus fantômatique que ses congénères : ses harmoniques sont violines, ses arbres sont élagués, ses ornements sont réduits au minimum.

Au fil des ans et sans souci d'exhaustivité, Vincent Bioulès qui promet d'appréhender prochainement les Alpilles, grâce à l'invitation d'Elisa Farran et de Philippe Latourelle, les responsables du Musée Estrine de Saint Rémy de Provence, aura exploré et requalifié à sa manière d'énormes pans des paysages languedociens et provençaux. Des catalogues conséquents, de nombreux entretiens avec Bioulès (l'un d'entre eux figure dans la revue Lisières) ont solidement documenté cette entreprise pour laquelle des critiques d'art de belle compétence – entre autres, Yves Michaud, Bernard Ceysson, Didier Ottinger, Nathalie Bertrand, Jean-Roger Soubiran, Philippe Dagen, Evelyne Artaud, Joséphine Matamoros, Michel Hilaire et Pierre Wat - ont composé d'importants commentaires.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 13 janvier 2010)



Le catalogue de l'exposition de format 24 x 28 cm réunit des textes de Pierre Wat et Frédéric-Jacques Temple ainsi qu'un entretien de Vincent Bioulès avec Maïté Vallès-Bled, photographies de Pierre Schwartz.

Liens :
       Lire le texte complet de l'article (Galerie Alain Paire, Aix-en-Provence).
       Lire un autre article sur Bioulès, présenté dans la revue Lisières.