Le lièvre de Flanagan

par Alain Jean-André

Connaissez-vous les lièvres de Flanagan ? J’ai eu la chance d’en rencontrer un à la foire d’art à Bâle il y a quelques années, j’ai vraiment eu un coup de foudre. Je n’avais pas sous les yeux une petite sculpture qu’on pose sur le buffet du salon ou une plus grande qu’on place dans le hall d’une banque : j’ai fait face à une oeuvre de plusieurs mètres de haut. Avec cette taille, j’avais devant les yeux un lièvre époustouflant, une sorte de gigantesque graffiti en 3D. L’animal semblait d’une grande légèreté, pourtant il pesait plusieurs tonnes. Avec son corps et ses membres frêles, il occupait un grand volume, esquissant un pas de danse. On s’étonnait presque de ne pas le voir bouger. Dans le grand hall d’exposition, il manifestait un surgissement facétieux assez inattendu.

Car le lièvre de Flanagan, ce Bugs Bunny de la sculpture, est un lièvre burlesque : il réussit le prodige d’allier la figure figée d’un objet et le mouvement d’un animal – et ce qu’on voit, n’en croyant pas ses yeux, ce qu’on retient, ce n’est pas la forme fixe, la sculpture de bronze, mais son contraire : la danse, le saut d’un lièvre drolatique dans les prairies de l’art, un grand mélange de références qui font penser à la séquence d’un dessin animé, voire plus : au surgissement d’une forme d’esprit de notre temps, celle qui sait s’affranchir de multiples pesanteurs, qui dépasse l’harmonie classique et manifeste une dynamique baroque, tout en étant en phase avec l’irrévérence de notre temps.

Le lièvre de Flanagan ne tient pas en place, et c’est tant mieux ; il dépasse les limites des beaux-arts, surtout quand il dresse sa silhouette filiforme de plusieurs mètres de haut devant nos yeux ; il fait bondir en nous un amusement ou un rire ; avec son mélange des genres, il est multiple et en même temps unique. Je comprends qu’on puisse ne pas apprécier toutes les sculptures qui le représentent, certaines peuvent sembler anecdotiques ; mais la particularité de ce lièvre est autant dans les objets de bronze qui rendent visibles sa singularité, que dans l’image de la figure elle-même, mariage de la carpe et du lapin, si je peux me permettre, qui n’abuse pas du mélange – comme le ferait un collage surréaliste –, mais offre une variation du lièvre qui dépasse heureusement sa représentation.

Le lièvre de Flanagan peut devenir un animal familier. Même quand il fait des bonds, on peut le suivre facilement. On peut même le suivre quand il n’est plus sous nos yeux. Car le lièvre de Flanagan ne saute pas seulement dans les prairies de l’art, mais aussi dans les plaines mentales où homme et femme contemporains vont régulièrement brouter pour leur plus grand plaisir.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 juiullet 2010)