Edward Hopper l'énigmatique

Edward Hopper, Fondation de l'Hermitage, 2 route du Signal, 1000 Lausanne (tél : +41(0)21.312.50.13), 25 juin - 17 octobre 2010.

par Alain Jean-André

La peinture d'Edward Hopper intrigue, fascine : de toute façon, elle ne laisse pas indifférent. Au-delà de l'effet de mode, on peut se demander pourquoi le peintre américain suscite un tel engouement depuis quelques décennies. L'exposition de la fondation de l'Hermitage à Lausanne, qui présente de nombreux dessins, gravures et toiles du Whitney Museum of American Art de New York, permet de voir des oeuvres de cet artiste qui a joué un rôle majeur dans l'art du XXe siècle et de reposer la question.

Il ne faut pas attendre de cette exposition une rétrospective complète. On ne trouve pas dans ce lieu les toiles new-yorkaises très connues, mais l'ensemble présenté est riche d'enseignements. Le début de l'exposition donne une place importante aux séjours parisiens, période d'apprentissage du peintre. Pourtant Edward Hopper n'a pas été particulièrement marqué par le modernisme du début du XXe siècle : il retiendra quelques leçons impressionnistes, des aspects de Daumier pour les caricatures. Cependant, sa façon de peindre les quais donne déjà une orientation de ses choix (Le Pont des arts, 1907; Le Quai des Grands Augustins, 1909). Le célèbre tableau Soir bleu (1914), d'un symbolisme très appuyé et mal reçu par la critique aux Etats-Unis, est présent ; Hopper ne répétera pas ce genre de composition. Il déclarera même plus tard qu'il a mis dix ans à se débarrasser de l'influence de la peinture européenne, autrement dit de l'influence française.

Il deviendra un peintre américain, le peintre américain par excellence. Le terme de « réalisme » lui a très vite été appliqué. Dans cette exposition, on peut entrevoir les étapes de ce cheminement avec des espaces ruraux ou urbains américains. Du Pont de Queenborough (1913), aux Granges de Cobb et maisons lointaines (1930), de Gare d'une petite ville (1918) à Ville minière de Pennsylvanie (1947), on voit se mettre en place une grammaire qui donne une place aux voies ferrées, aux routes, aux ponts, aux rues vides, ou presque vides. Le monde d'Edward Hopper n'est pas celui des foules, c'est celui d'une vacance - même quand il représente une salle de cinéma ou de théâtre. L'étonnante toile, Girlie Show (1941), qui représente une scène de strip-tease, renforce cette impression : elle met encore plus en lumière le voyeurisme de l'individu dans la société moderne.

Edward Hopper incarne le réalisme américain, un réalisme qu'on croise aussi dans la photographie, le cinéma, et qui contribue à la fabrication du mythe de l'Amérique ; mais, à partir des années 1930, c'est-à-dire à partir de cinquante ans, il affirme de plus en plus une manière très personnelle. On la rencontre avec Sept heures du matin (1948), visible au premier étage de la Fondation : le tableau présente au premier plan l'angle d'une maison peinte en blanc, plus précisément la large vitrine et l'entrée d'un magasin, puis l'orée d'une forêt sombre, au sous-bois noir. Avec cette toile, le contraste entre la construction humaine (sans aucun personnage) et le poids de la nature est saisissant ; en y regardant de près, on constate que le peintre dépasse le « réalisme », on n'est plus dans la représentation mais dans une construction à laquelle l'artiste tient beaucoup. Il la répétera dans d'autres toiles jusqu'à la fin de sa vie.

Plus que Soleil au matin (1952), Une femme au soleil (1961) - deux toiles présentes dans l'exposition - affirme d'une manière très dense une thématique qui traverse toute l'oeuvre de Hopper. On y retrouve à la fois l'opposition d'un espace humain, une chambre, et de la nature, visible par la fenêtre, avec la présence d'une femme nue. Ce tableau peut-être rapproché d'Excursion philosophique (1959) visible au premier étage. Peut-être est-il préférable d'oublier le titre et de se contenter d'observer les éléments présents, une femme demi nue allongée sur un lit, un homme assis sur le rebord du lit, l'un et l'autre se tournant le dos, et une fenêtre ouverte sur la nature. Dans toutes ces toiles, il faut aussi suivre le mouvement de la lumière qui entre dans la chambre. La chambre, espace intime, est un motif très présent dans les tableaux d'Hopper. Encore convient-il de préciser de quelle intimité il s'agit.

Cette exposition, qui peut dérouter au début, permet d'entrer dans l'univers riche et énigmatique de Hopper. A noter que la présence de croquis et de dessins qui conduisent à l'élaboration d'une toile donne un aperçu précieux sur la manière de travailler de l'artiste américain. Chaque fois, on peut saisir d'un seul regard le lent travail de recherche qui permet d'aboutir au tableau. Une belle leçon pédagogique.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 21 août 2010)

Lien :
       Accéder au site de la Fondation de l'Hermitage à Lausanne