Marie Morel et le corps des femmes

par Jean-Paul Gavard-Perret

L’œuvre de Marie Morel reste – entre autres – une traversée du féminin. La noire sœur devient parfois une « sister mort fine », parfois un lieu qui reste troublant au sein même de la gémellité. Il y a là ce qui habituellement n’« appartient » qu’à l’univers érotique masculin. Marie Morel déplace les lignes, ose parler de certains jeux exquisement obscènes et tout autant douloureux.

Sous ses autoportraits cachés – autant sublimés que parfois implacables – se cache le secret de l’identification. Ses femmes restent aussi énigmatiques qu'impudiques (parfois). Mais le plaisir n’est jamais offert en vrac et prêt à consommer. La force centrifuge de la peinture et de ses assemblages de « vignettes » n’est pas là pour soulever du fantasme. Elle rappelle la fragilité de l’existence et les forces des désirs refoulés.

Marie Morel mène plus loin la nudité selon des voies presque impénétrables. Reste toutefois encore un jardin des délices. Le désir est suggéré en des suites sans complaisance. Chez la créatrice, un érotisme particulier apparaît. Nous ne sommes plus dans l’ordre des fantômes de château de cartes érotiques. On ne joue plus avec des images qui ne seraient que des ancres jetées dans le sexe pour qu’on s’y arrime. Marie Morel cherche moins l’éclat des « choses » visibles que l’éclat du vivant.

Le désir « enfermé » dans chaque vignette offre une autre « étendue ». Le regard n’en vient pas à bout. Le corps qui emporte le regard n’est plus celui de la béatitude exaltante. Un rien « bariolé » le corps féminin apprend à se méfier de sa propre séduction. C’est plus par une vue de l’esprit que par la simple perception que l’artiste le suggère. Le « réalisme » ou plutôt la figuration rapproche inconsciemment d’un souffle de l’origine, de la « nuit sexuelle » qui tente, tant que faire se peut, de respirer ailleurs que ce qui est suggéré.

Les vignettes deviennent « des sanglots ardents » dont parlait Baudelaire. Un lien existe entre le sujet vu et celui qui le regarde. Mais cette connexion ne se prête pas à une lecture immédiate. La photographe ménage des errements ou des « oublis », des intransigeances ou des omissions. Le corps est sans doute désirable, néanmoins aucune offensive n’est possible face à lui. Le désir en est le sujet mais il n'est jamais réifié en objet. Marie Morel réussit à trouver une sidération insécable de la désidérabilité. Il en va ainsi du désir de l'œuvre que le désir ouvre en son travail. Il n'en signifie pas l'arête, mais l'ouverture de l'ouverture : nudité offerte, étendue non consommée où l'histoire apparaît, ressuscite une nouvelle mémoire. Si bien qu’on se demande s’il ne faut pas chercher l’ombre du miroir sous la peinture…

Elle devient le miroir brisé du simulacre. Elle est la vision remisée et l’aveu contrarié. C’est pourquoi on recouvre parfois les miroirs comme l’artiste voile quelque peu les corps : afin que le temps ne glisse moins vite dessus, qu’il se retienne comme un désir. Plus besoin de tourner le dos : comme un fantôme lui-même gagne sa fuite.

Ce pan de l’œuvre de l’artiste fait référence à son propre corps. Il s'engage dans un processus unique de création évoluant dans le temps. Marie Morel le met dans l'épreuve de son désir de transformation et de transgression. Pour autant, elle ne prétend pas aborder la question du corps d'un point de vue philosophique ou psychologique. Elle opte pour une approche sensible, esthétique, personnelle, intuitive et subjective basée sur une dynamique de recherche et de découverte.

Il y a là un « Inside-Out » où la complexion même du corps pose une interrogation sur la relation à l'Autre dans l'intimité de la sexualité féminine. Il s'agit d'une célébration du corps féminin, d'un hommage à la peinture, un hymne à la plénitude de la vue selon les principes de «  la survivance et de la plasticité du temps » (Didi-Huberman). La figuration du corps devient une image au-delà de l'image. Elle transforme le corps physique en celui qui porte garde et supporte le mystère. Ces femmes forment un récit de vie. L’artiste explore un monde subjectif où la connaissance se construit sur l'expérience personnelle acquise par ses propres histoires et ses connaissances esthétiques. Il n'y a ici rien de scientifique, ni de démontrable. Il n'est pas question d'élaborer de grandes théories. Le corps, son quasi « symbolisme » (ou plutôt sa métonymie), participent au même mystère, à la même sacralisation de la vie.

Mais émerge avant tout la présence de la sensibilité picturale à l'état de matière première. Marie Morel a posé depuis longtemps des assises solides à la pratique de l'art action qui peut illustrer le début de son travail. Si bien qu’on peut se demander si, chez elle, l'expérience de l'art peut changer le corps. Pour une telle créatrice, l'art est enraciné dans sa substance comme dans son corps. Investi dans l'entreprise de l'esthétique, il est alors soumis à l’action qui consiste à animer et à éclairer la continuité entre temporalité et éternité, entre matière et esprit, entre la femme et l'Autre.

On peut comprendre alors ce que signifie la notion « de corps au-delà des corps » élaborée par Didi-Huberman dans sa théorie sur la dissemblance de la figuration. Et ce, par un langage artistique qui, poussé à cette limite, permet de rendre compte d'une expérience qui échappe à tout langage conventionnel. Peut-on aller jusqu'à affirmer que l’identité de Marie Morel ne trouve son véritable sens que dans une expression créatrice ? Non. Ce serait exagérer. La création, c'est celle que l’artiste est devenue, son passage du chaos au cosmos, du monde informe à la forme.

Ajoutons que les femmes de l’artiste vont presque jusqu’à une forme de transsexualité. Ce passage constitue le moyen privilégié d'une mise au mystère des corps. Il est avant tout lié à une idée d'altérité contre la dissemblance. Des réseaux du mystère de l'Incarnation féminine, l'artiste donne forme et originalité au monde des images « afin de rappeler l'homme aux choses spirituelles par le mystère de son corps » (Saint Thomas d’Aquin). Et peut même distinguer ce qui est féminité et ce qui est Femme.

Entre le regard du « voyeur » et une épaule ou un sein nu, un miroir s’immisce, non pour diviser mais le réunir. Ce que dénude Marie Morel est moins le corps que le regard. Elle le défait pour fabriquer un désir qui n’est pas simplement animal. Sans ce désir, l’être reste prisonnier, retourne contre lui-même des rêves de nausée et reste l’autre (ou le même) qu’il refuse de reconnaître : celle ou celui que l’on a cru voir et qui n’était pas sûr d’être lui ou elle-même. Qui se prend pour un autre, qui passait sans se voir.

La peinture rapproche de l’inconnu, atteint son énigme. Faire de l’autre, le vrai, l’hôte que le miroir ôtait jadis en quête de ce double avide et nécessaire. Marie Morel ne laisse pas la proie pour l’ange, et la bête en otage (spectre fardé d’un autre qui n’est pas). Afin de rendre évidente toute ressemblance, elle traverse le miroir. Il y a donc un moment où Narcisse ne possèderait plus de nom. Juste un matricule, un numéro : Nar 6…

L’artiste s’offre en effaçant le masque, brise le simulacre. Elle est la vision remisée de l’aveu jusque-là contrarié. Comme le rien de la peinture, Marie Morel échappe au monde en n'étant rien sans lui. Il est son rien d’autre. Il reste son insondable priorité d’origine réelle. Son approche atteste l’absolu du rien, du tout. Elle les nie autant qu’elle les appelle. Elle nie l’art comme elle l'appelle. Ses femmes le prouvent.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 20 mai 2011)

Lien :
   Voir des images des oeuvres de Marie Morel sur son site.