Squaramba, encore raté !

Perte de confiance en la société ? Que peuvent l’art, l’individu bien intentionné ? Le film The square, qui traite de ces questions, s’est attiré des réactions diverses. Vincent Wahl a creusé un peu...

The Square, de Ruben Ostlund  - Novembre 2017.

par Vincent Wahl

Je suis allé voir ce film sur un coup de tête. Il est beau, dérangeant, foisonnant. Il a fait son effet en choc le jour même, en tarabuste les jours suivants. Parfois votre inconscient vous ménage des rencontres… Pour décanter mes impressions, j’ai lu plusieurs critiques (Le Monde, Télérama). J’y ai trouvé de la louange et de la déception. Un film brillant, disait-on, mais qui s’étouffe sous l’accumulation des images fortes, des références répétées au sentiment de culpabilité des sociétés social-démocrates. Bref un film inabouti, qui séduit et agace à la fois.

Ruben Ostlung, lui, dans sa note d’intention, parle de perte de confiance dans la société et de repli sur soi. Il parle de son film comme d’une expérience destinée à faire réfléchir sur cette perte, et de son personnage dont les actes, lorsque il se trouve face à un dilemme, sont en contradiction avec les valeurs morales qu’il défend.

Si le plus important était l’efficacité du film à faire ressentir ce que Ruben Ostlung dit qu’il voudrait exprimer, peut-être partagerais-je le sentiment de « ratage », ou, du moins, de dilution du fil directeur dans un trop grand foisonnement. Mais une œuvre d’art complexe signifie toujours plus que l’intention première de son auteur, ce qui ouvre le champ de l’interprétation individuelle. Dans cet esprit, je pense au général Alcazar, poseur de bombes qui manque toujours la cible. Je voudrais, en effet, attirer l’attention sur un ingrédient discret que l’on peut prendre en compte, peut-être, pour percevoir la cohérence de ce projet. Il s’agit de son arrière-plan culturel, imprégné d’une vision protestante du ratage de la cible, de l’effort, aussi nécessaire qu’inutile, pour mieux viser. Enfin, du courage pour continuer, malgré tout. Inversement, prendre en compte cet arrière-plan culturel peut sans doute faire accepter la complexité, et finalement la pertinence du film, y compris dans son propos revendiqué. Mais étayons un peu.

Suivre la ligne de tête, la ligne de coeur, la ligne de vie

Ligne de tête : il s’agit donc d’art contemporain, de ceux qui le montrent, le mettent en scène, le médiatisent. Un directeur de musée, Christian, donne des interviews, accueille une œuvre de land-art en chambre dont l’auteur à la rhétorique creuse est déstabilisé par les grossièretés d’un malade du syndrome de La Tourette. Il anime des galas de donateurs, prépare une exposition autour d’une nouvelle œuvre qu’il vient d’acheter « The square », justement. « Le Carré est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Dedans nous sommes tous égaux en droits et en devoirs ». Le performeur Oleg Rogojine (!) tourne autour des tables du banquet en primate violent, cherchant la peur dans les yeux des convives, trouvant la faille, se prenant au jeu au point de traîner une jeune fille par les cheveux, avant qu’un retournement ne conduise à son propre lynchage, etc. L’agence de communication du musée réussit à faire avaliser à Christian, inattentif, un plan de com « misant sur le buzz ». « Vos concurrents ne sont pas les autres musées, ce sont les catastrophes naturelles ! » assène le duo de jeunes consultants cornaqués par un vieux type manipulateur, nouveau-né en bandoulière, métonymie de son jeunisme de marché. En résulte un clip détonnant et pervers, censé interpeller chacun : « jusqu’où descendrez-vous dans l’inhumanité pour retrouver votre humanité ? » Les retombées médiatiques sont inespérées, mais valent à Christian de devoir démissionner pour assumer cette faute de sensibilité et de goût. Il l’annonce devant des journalistes mécontents de ne pas le voir résister au nom de la liberté d’expression. Succession de saynètes aussi réjouissantes selon les uns, que communiquant un sentiment de trop-plein, selon les autres.

Ligne de cœur : celle des rencontres éphémères de cet homme vivant seul ? Cette journaliste, par qui Christian se laisse draguer, à cru, avec qui il passe une nuit, sous le regard d’un chimpanzé pastelliste, et qui vient ensuite lui parler d’amour, à travers un discours de reproche – « ce qui s’est passé entre nous, est-ce si anodin pour toi ? » – avant qu’il inverse brutalement le  rapport de force. « Avoue que tu as été séduite par le pouvoir que je représente ! » D’un élément de langage, l’autre, avec une envie maladroite d’autre chose. Non. La ligne de cœur est plutôt celle d’une paternité chahutée, mais authentique.

Ligne de vie : celle du téléphone portable volé dont le GPS dénonce l’immeuble des agresseurs ? Un grand HLM, où Christian vient déposer une lettre de menaces dans chaque boite aux lettres. Pas joli-joli, pas cohérent avec les valeurs affichées, relèvent les critiques (il fallait pourtant y penser !). Le stratagème réussit – mais le fusil se révèle à deux coups : après avoir récupéré ses biens, Christian reçoit à son tour une lettre de menaces. L’auteur est un petit garçon. Ses parents ont pris pour lui, pour eux, la lettre d’accusation arrivée dans leur boite aux lettres. Sévèrement puni, il réclame la vérité et des excuses, sinon : le Chaos ! Christian, décontenancé, cherche à se débarrasser de lui, jusqu’à le pousser dans l’escalier, le blesser, peut-être gravement. Ce qu’on en devine s’estompe dans le hors-champ. Lui, va ensuite chercher à réparer ses paroles et son geste, mais l’enfant est hors d’atteinte, il est trop tard.

Logique d’échec, qui fouille comme un lombric son quotidien de right man at the right place in the right society. Cette dernière, malgré sa grande attention collective au politiquement correct, du moins dans les détails, cloque de misère à tous ses seuils, en résonance avec cette élite culturelle, pleine d’elle-même, hypocrite, dont quelques incidents suffisent à révéler le ridicule.

Au-delà de la culpabilité social-démocrate, une petite méthode de la bienveillance

Dans ce film, les éléments statiques peuvent apparaître prédominants, au point de diagnostiquer la volonté de maîtrise d’un cinéaste accumulant les happenings, sans véritable progression. Cela conduit aussi, peut-être, à majorer la place de la critique de l’art contemporain – pourtant sans doute un prétexte ? Mais la description ci-dessus montre aussi le rôle que joue la dynamique des personnages et des événements. C’est l’aspect qui m’a intéressé, et je crois que là, réside la cohérence de l’œuvre. Bien plus, et au rebours du sentiment de rester englué dans la « culpabilité social-démocrate » d’une société « riche et malheureuse », il m’a semblé que le réalisateur proposait une petite méthode de la bienveillance, y compris à l’égard de soi-même. Alors je me pose cette question : ceux qui identifient la culpabilité, le ressentiment destructeur, comme les moteurs du film ne sont-ils pas prisonniers d’une conception essentialiste de la culpabilité ?

On pourrait réduire, en effet, le personnage de Christian à une essence de poseur, de minable, de maître-chanteur d’ailleurs inconséquent, maniant la langue de bois, ne descendant qu’à contrecœur dans le monde des cités de banlieues, loin de la rencontre et de l’écoute, seulement pour se faire justice. Mais il ne reste pas figé dans cette posture, se laisse hanter par le souvenir du gamin, porteur autoproclamé du chaos, qu’il a traité de voleur, brimé, blessé dans son honneur et dans son corps…

Christian est en mouvement, sans trêve. Il ne maîtrise rien, se laisse déborder par le dépit de s’être fait manipuler et voler, au point de manquer de vigilance vis-à-vis de l’agence de com’. Mais quand il retrouve son bien, il saute de joie comme un enfant et lâche trois billets au premier mendiant venu. Il n’est pas dupe des conventions sur l’art, n’hésite pas à organiser la « réparation » discrète de l’œuvre de land-art écorniflée par les agents d’entretien. Il se laisse bousculer, demande de l’aide à un mendiant, inversant ainsi la relation conventionnelle. Il se laisse remettre en question par le regard attristé de ses filles, jusqu’à l’effort, quasi héroïque, pour retrouver les coordonnées de la petite victime dans un monceau de sacs poubelle sous une pluie battante, jusqu’à l’acceptation que tout ne peut être réparé. L’instance morale ici ce sont les enfants. Il ne s’agit pas d’un parti pris jeuniste, moqué par ailleurs. Mais les enfants, certains enfants, sont (encore ?) capables d’une parole directe (verbale ou non), et par là font exploser (sic) le discours convenu et renvoient chacun à lui-même.

Je parlais d’un être-au-monde protestant – je n’entends pas par là un système de croyances, nous sommes dans un film immanent, et même athée de la seule transcendance évoquée, celle de l’art. Mais il me semble que le récit doit beaucoup au fond culturel « luthérien » par la dialectique du « ratage de cible », de l’essai-erreur, du débordement (très bien signifié par la scène du banquet-happening, et évidemment par l’histoire du clip publicitaire) et de la poursuite d’une marche en avant. « Pèche courageusement, disait Luther (pécher c’est rater la cible de la « bonne intention »), mais crois plus courageusement encore ! » La rédemption dans l’absence de rédemption, dans l’impossibilité de réussir soi-même sa rédemption malgré les tonnes de « garbage » que l’on remue (garbage ! imprèque le malade de La Tourette parlant de l’art contemporain). Mais aussi dans une raisonnable distance au « sacré ».

Et si, au-delà d’un rapport différent au sentiment de la faute, ce qui nous était proposé était une critique de l’envahissement par les médiations ? L’art contemporain – dont beaucoup d’œuvres ou de démarches me touchent – est souvent étroitement dépendant de la médiation, du discours de l’historien d’art, du commissaire d’exposition, etc. C’est donc une métaphore, paradoxale, mais puissante, du conformisme, des dispositifs d’ingénierie sociale, de l’évaluation, des éléments de langage, voire du rétrécissement des choix sous couvert d’explosion technologique. De Management. De New public management. L’œuvre elle-même, « the square », prétend résoudre le manque de confiance par l’intervention d’un simple « cadre » (dans lequel on peut voir un écho de la « clôture utopique », voire une caricature d’une certaine illusion utopique, comme si une architecture favorable, un dispositif formel, une procédure de prise de recul, pouvaient suffire. Dans le happening d’Oleg-le-primate, chacun est prisonnier de la règle énoncée au début du banquet, d’indifférence aux provocations, de résignation au fait qu’il y aura forcément des victimes, métaphore en creux de la compétition de tous contre tous. Peu d’assiettes auront été aussi fixement regardées, au point qu’on ne sait d’où vient la « gêne universelle » ainsi exhibée : est-ce la situation qui la crée, ou le rappel des codes ? Il s’agirait donc de la dialectique entre la parole conformiste et la parole risquée, assumée, que l’on retrouve dans d’autres aspects du film. Le petit garçon humilié brandit la menace du Chaos. N’est-ce pas l’envers de la Médiation ? Lorsque Christian essaie de reprendre contact, il commence par invoquer les conditions sociales, etc., avant de se lâcher et d’assumer vraiment le mot de regret attendu. Il y a un fil dans la marche en avant, claudicante mais obstinée de ce personnage finalement rafraîchissant : la tentative de retrouver le langage, la parole assumée, seule créatrice.

© Chroniques de La Luxiotte, 14 janvier 2017.