Rencontre avec Jean-Paul Klée (1/5)

propos recueillis par Alain Jean-André, pendant l'été 2002.


J.P. Klee - Photo Alain jean-André Jean-Paul Klée, 2002 © Photo Alain Jean-André. 


A.J-A. Jean-Paul Klée, comment as-tu publié ton premier livre ?

J-P.K. J'ai publié un premier recueil, L'Été l'éternité, en 1970, chez l'’éditeur Guy Chambelland, à Paris. Ça paraît aujourd'hui déjà très loin, c'était dans une autre vie, il y a 32 ans. J'avais 27 ans, j'ai envoyé un manuscrit au courrier, il fut accepté. On l'a enrichi d'une préface généreuse, très positive de Claude Vigée, et d'un dessin de Camille Claus. Tout cela démarrait de zéro. Il y avait 40 poèmes, ce n'était pas un gros livre.
…Quelques années plus tard, quelque chose s'est passé autour de la publication du Poésie 1, une revue de poésie de la francophonie. Le numéro 26 a présenté à 20 000 exemplaires La Nouvelle Poésie d'Alsace. En 1973-74 et il y a eu une anthologie dans Le Monde, une double page sur notre poésie. Tout ça était donc non pas porteur mais diablement prometteur
…Après tout, ce premier livre n'était qu'un petit recueil de 40 poèmes. Mais il y eut à ce moment-là une sorte de rumeur qui s'installait, du moins en Alsace, une sorte d'attente. Les gens ont parlé d'un grand poète, ça n'avait pas de sens, absolument pas de sens, pour un recueil publié assez tôt, qui était simplement un bon recueil et qui me semble aujourd'hui complètement dépassé. Il n'a pas été réédité. Il a été tiré à 380 exemplaires. Guy Chambelland était un très bel éditeur, il avait beaucoup de cote, était très reconnu dans la profession, même s'il n'avait pas des moyens de diffusion très importants.

A.J-A. Et tu as publié ton deuxième livre, La Résurrection alsacienne, à la Librairie Saint-Germain-des-Prés à Paris.

J-P.K. Comme Guy Chambelland était très lié avec Jean Breton et Michel Breton et que les éditions Chambelland se trouvaient dans la revue Poésie 1, le deuxième livre, La Résurrection alsacienne, est sorti à la Librairie Saint-Germain-des-Prés en mars 1977.
Là aussi, titre très prometteur, contenu qui allait un peu plus loin que L'Été l'éternité, mais qui n'était pas ce qu'on aurait pu attendre... Enfin, je suis très critique après coup, ce qui est tout à fait normal, l'inverse m'inquiéterait !... Le titre annonçait quelque chose de grand, La Résurrection alsacienne, mais le contenu n'allait pas plus loin que quelque chose d'intéressant. Il n'y avait ni préface, ni rien, juste une reproduction du retable de Grünewald à Colmar qui est un immense peintre universel.
On peut quand même constater, en le feuilletant un peu, que L'Été l'éternité était un recueil de 40 textes courts page à page ; dans ce nouveau livre, on passe à un montage, les poèmes sont de plus en plus longs, montés comme dans un film, un, deux, trois, quatre, cinq, six poèmes, avec des points de suspension, comme si déjà --– ça m'apparaît maintenant, je n'y avais pas pensé auparavant -- je voulais aller vers quelque chose de long, ou de très long, ou d'interminablement long.
…Actuellement, nous sommes en été 2002, j'écris dans le long, le poème très long, sur des milliers de pages.

…

A.J-A. Tu ancres ta poésie dans la réalité alsacienne, mais en même temps tu es tourné vers la poésie française de notre époque. Il me semble que tu t'apparentes à des poètes comme Daniel Biga par exemple. Lors d'une lecture récente, il a déclaré, – si je me souviens bien, — qu'il s'attendait à l'époque (dans les années 70) à ce que les poètes comme lui –-- on pourrait ajouter comme toi -- aient plus d'échos, deviennent des auteurs populaires ; il s'étonnait du peu de réception auprès du public. Que penses-tu de cette remarque ?

J-P.K. C'est la question centrale. On peut l'expliquer après coup, longtemps après coup.
Daniel Biga a été reçu magnifiquement par Alain Bosquet, qui était un personnage puissant, un grand critique et un énorme travailleur. Aux Biennales Internationales de Knokke-le-Zoute, je ne sais plus quelle année, il a montré le livre ou le manuscrit de Daniel Biga, Oiseaux Mohicans, et il s'est exclamé devant 400 poètes venus du monde entier : ah ! voici enfin un poète !... Mais après cela l'écriture de Daniel a changé.
…On ne peut donc pas dire que sa poésie n'a pas été reçue : elle a été magnifiquement reçue, elle se situe dans la descendance de Cendrars, des beatniks américains, Ginsberg et les autres, que personnellement je n'ai presque pas lus, j'en ai lu deux pages dans ma vie, c'est tout.
Tout cela était une ouverture énorme dans le contexte poétique de l'époque. Il faut rappeler qu'il y avait alors une poésie très intellectuelle. Vous aviez le courant Tel Quel, Michel Deguy, les deux Roche, Denis et l'autre, une poésie très très compliquée, et Daniel Biga arrive et il casse la baraque avec deux, trois recueils... Ensuite, Seigneur ! son écriture a complètement changé  : il est entré dans l'écriture zen, l'écriture philosophique, l'écriture fragmentée. Ce courant qui m'avait beaucoup impressionné, le côté prosaïque, n'a pas continué, n'a pas perduré.
C'est, hélas ! comme Cendrars, qui est un très grand poète. Dans l'édition complète de ses oeuvres, il donne 300 pages de poésie, 300 pages seulement ! C'est magnifique, mais c'est insuffisant pour inverser le courant d'une époque !... En musique -- je prends un exemple qui vaut comparaison --, vous avez un grand musicien qui intervient d'une façon nouvelle, Mozart, Bach, Wagner ou un autre. S'il fait une seule symphonie ou un seul opéra, on dira : Raymond Radiguet du temps de Cocteau était très intéressant. Ça n'a pas été plus loin que ça ?...
Au fond, Daniel Biga a été un précurseur dans notre génération. Il a cassé la porte, il a ouvert la brèche et ensuite des gens comme Verheggen, comme William Cliff sont venus et ils ont prolongé le courant Blaise Cendrars, le courant Valéry Larbaud, le courant Charles Péguy, le courant Apollinaire, le courant Paul Morand, le courant Jules Romains des Poèmes de l'Europe (1916), ce courant poétique parlé, du poétique prosaïque, qui n'est pas la poétique de Victor Hugo.
Et n’oublions pas Jean Breton, l'éditeur courageux, qui est aussi un poète prosaïque, avec L'Été des corps. Il a d'ailleurs écrit avec feu Serge Brindeau l'essai Poésie pour vivre. Ils voulaient casser le convenu. Quand Breton, Jean, est tombé sur le manuscrit de Biga, Daniel, il a flashé, il s'est exclamé, il n'a pas parlé de génie, mais de quelque chose..., qu'il faut, non pas qu'il faut...
…L'idée est idiote puisqu'elle ne m'effleurait pas il y a encore 10 ou 15 ans : à un moment donné cette poésie-là s'est prolongée naturellement, sûrement par ce que je fais en ce moment et ce que d'autres font, ce n'est pas à moi d'en parler, mais Seigneur !... 3000 pages, je dis bien 3000 pages qui vont dans cette direction-là, et qui la prolongent sans me l'avoir demandé, il faut bien que je le dise et que je les salue, Jean Breton, Daniel Biga, William Cliff, Robert Goffin, Pierre-Albert Birot, Robert Champigny, et Georges Alexandre, toutes ces poétiques prosaïques-là qui m'ont nourri, qui m'ont montré : ah ! la poésie c'est aussi simple que ça !... C'est comme un verre d'eau sur une table, ou une montre sur un banc, ou une gomme, ou un stylo.
…On peut parler comme ça aussi. La poésie ce n'est pas le chant du cygne de Lamartine, de Victor Hugo, l'Olympe et les grands Dieux et les grandes phrases. Mais non. La poésie c'est le quotidien, l'ouvrier ; la poésie, c'est la brasserie ; quand vous lisez du Biga devant des ouvriers dans une brasserie, ça colle, ça marche. Et Cendrars donc !... On comprend Cendrars partout.



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Mis à jour : 15 janvier 2015